Page:Vasari - Vies des peintres - t3 t4, 1841.djvu/466

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l’éloquence facile et brillante de Léonard, le combla d’éloges et de caresses. Il lui demanda un tableau d’autel, la Nativité du Christ, qu’il offrit à l’empereur quand il fut terminé.

À Milan, Léonard entreprit pour les dominicains, à Santa-Maria-delle-Grazie, son fameux tableau de la Cène. Il donna à toutes les têtes d’apôtres tant de noblesse et de majesté, que, craignant de rester impuissant à exprimer sur la face du Christ sa divine beauté, il s’arrêta sans la terminer. Cependant l’œuvre, restant ainsi pour finie, inspire la plus grande vénération aux Milanais et aux étrangers qui la visitent. Comment en serait-il autrement ? Quelle pensée et quel succès dans l’œuvre de Léonard ! Les apôtres, pleins de curiosité, cherchent à deviner le coupable ; tous les visages expriment l’amour, le trouble, l’indignation, et aussi la douleur de ne pas comprendre l’entière pensée du Christ. Et puis cet admirable contraste de Judas, cette figure haineuse et impassible du traître ! Faut-il ajouter que chaque chose, dans cet ouvrage, est rendue avec un incroyable soin ? Il n’est pas jusqu’à la nappe, dont le tissu ne soit d’une beauté et d’une vérité inimitables (5).

On raconte que le prieur des dominicains, dans le couvent desquels Léonard faisait ce tableau, le tourmentait beaucoup pour qu’il achevât promptement son œuvre. Il ne pouvait comprendre qu’il restât quelquefois une demi-journée, absorbé dans une espèce de contemplation ; il aurait voulu que, pareil aux ouvriers qui piochaient dans son jardin, il ne prît aucun repos et ne cessât jamais de tenir sa brosse.