Page:Vattel - Le Droit des gens, ou principes de la loi naturelle, 1758, tome 1.djvu/48

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D’ailleurs, tandis qu’à la même époque, en Suisse, en Allemagne, et, déjà, hors d’Europe, en Amérique, le droit des gens était fort en honneur, en France, au contraire, il était négligé. « Notre Faculté de droit est misérable, écrira quelque vingt ans plus tard Diderot, on n’y lit pas plus… un mot du droit des gens que s’il n’y en avait point. » Et, peu de temps après l’apparition de l'Émile, Rousseau devait, d’une rapide allusion, en faire reproche aux Français : « Leurs Parlements et leurs tribunaux paraissent n’avoir aucune idée du droit naturel ni du droit des gens ; et il est à remarquer que, dans tout ce grand royaume, où sont tant d’universités, tant de collèges, tant d’académies, et où l’on enseigne avec tant d’importance tant d’inutilités, il n’y a pas une seule chaire de droit naturel » (Lettre à M. de Beaumont). Comment, alors, les Français eussent-ils pris intérêt au livre de Vattel ?

Du droit des gens, les philosophes ne s’occupaient guère, en France, que pour railler. Ironiquement, Voltaire le comparait à ces portraits, qu’on respecte, mais ne regarde point. « Il semble que ces Traités du droit des gens, de la guerre et de la paix, qui n’ont jamais servi ni à aucun traité de paix, ni à aucune déclaration de guerre, ni à assurer le droit d’aucun homme, soient une consolation pour les peuples des maux qu’ont faits la politique et la force. Ils donnent l’idée de la justice, comme on a les portraits des personnes célèbres qu’on ne peut voir[1]. » Et encore : « Rien ne contribuera peut-être plus à rendre un esprit faux, obscur, confus, incertain, que la lecture de Grotius, de Pufendorf et de presque tous les commentaires sur le droit public. » « Le droit de la nature est restreint par le droit civil ; le droit civil, par le droit des gens, qui cesse au moment de la guerre » formulait encore Diderot[2].

La véhémence des attaques de Vattel contre l’Église catholique ne suffisait pas d’ailleurs à lui concilier les philosophes, dont l’athéisme ne s’accommodait pas plus du protestantisme de Vattel que de toute autre religion. La Chalotais fut peut-être le seul en France à lire, à ce moment, Vattel, dans le milieu des philosophes. Voltaire le feuilleta distraitement, sans y prendre goût. Cinq ans après l’apparition de l’ouvrage, il écrit à la Chalotais, de Ferney, le 28 février 1763 : « Je ne sais pas pourquoi vous mettez le livre de M. Vattel au rang des livres nécessaires. Je n’avois regardé son livre que comme une copie assez médiocre et vous me le ferez relire.[3] »

Si, d’ailleurs, les « conducteurs des Nations, » pour lesquels écrivait Vattel, n’avaient, en France, ni bienveillance, ni sympathie pour un livre

  1. Voltaire : Dictionnaire philosophique, verbo Droitee, Section Droit international public.
  2. Diderot : Plan de l’Université pour le Gouvernement de Russie. Œuvres, éd. Auzat, III, p. 492.
  3. Voltaire, Correspondance, à sa date.