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mémoires d’un veuf

nus, toujours avec quelque partie caractéristique de costume, la toque à plume d’aigle, la courte jupe rayée vert et rouge, ou les brodequins, hommes et femmes, chastes et si blancs, si lestes ! se meuvent en de fiers jeux, en des badinages courageux que scandent fraîchement ces rires à belles dents, ces chansons à tue-tête de leurs montagnes…

La vision se perd dans un demi-réveil, et le sommeil me retrouve arpentant à toutes jambes une de ces rues nouvelles et non pas neuves, vous savez ? larges, à peine bâties, pas pavées par endroits, sans boutiques, et qui portent des noms d’entrepreneurs en 'ier ou en ard : poussière de plâtre et poussière de sable ; les volets et les vitres des maisons, le bronze et le vert des réverbères et toutes choses y ont cet air mal essuyé qui agace les dents de devant et qui fait froid au bout des ongles. Elle monte, cette rue, et la cause de ma hâte est un enterrement que je suis, en compagnie de mon père, mort lui-même depuis longtemps et que mes rêves me représentent presque constamment. Je me serai sans doute arrêté à quelque achat de couronne ou de fleurs, car je ne vois plus le corbillard qui a dû tourner au haut de la rue dans une étroite avenue qui coupe à droite. À droite et non à gauche. A gauche ce sont des « terrains vagues » avec des dos et des flancs de hautes maisons de rapport tout au dernier plan, hideuse perspective ! — Mon père me fait signe d’aller plus