Page:Verlaine - Œuvres complètes, Vanier, IV.djvu/206

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
196
mémoires d’un veuf


Que ces pauvres sont insolents ! Sans exception ! Et qu’ils seraient effrayants si l’on n’était sceptique en diable et un Parisien pour de bon !

Le Veuf ainsi s’exclame et serre son porte-monnaie d’ailleurs assez plat sur sa poche de pantalon, à travers son ulster pelucheux et un veston de chez un Godchau, cette Cour-des-miracles circulante ne lui disant rien qui vaille, et il continue sa course. Soudain son regard tombe dans une porte cochère surmontée d’un ou plusieurs Weill, Lévy, Mayer, en lettres d’or longues comme la barbe d’Aaron, flanquée de panonceaux flambants et de menus à la craie sur des demi-cylindres en tôle noire.

Ô douceur ! Un petit garçon d’à peu près dix ans, d’un blond faible sous sa casquette bien brossée, pâle et rose au possible, et que drape ou presque sa blouse noire très propre, tant le pauvre enfant est maigre, là se tient assis, les pieds dans une chancelière vieille, avec une timbale d’étain dans ses mains chaussées de moufles. Un écriteau suspendu sur sa poitrine de poitrinaire porte, hélas ! Aveugle depuis deux ans par suite de maladie.

Quoi, la chétive créature aux traits honnêtes, à la mise qui indique les soins d’une veuve incapable elle-même de travailler mais encore et pour toujours douée de ce Cornélien amour-propre de l’amour maternel, qui ne veut pas d’autre enseigne d’infirmité ni de pauvreté pour son fils que le trop