Page:Verne - Claudius Bombarnac.djvu/34

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Fulk Ephrinell m’a quitté précipitamment sur ces seuls mots :

« Je n’ai pas un instant à perdre ! Il faut que je m’occupe du transport de mes bagages…

– Vous en avez beaucoup ?…

– Quarante-deux caisses.

– Quarante-deux caisses ! m’écriai-je.

– Et je regrette de ne pas en avoir le double. – Vous permettez, n’est-ce pas… »

Il aurait à faire une traversée de huit jours au lieu de vingt-quatre heures, à franchir l’Atlantique au lieu de la Caspienne, qu’il ne serait pas plus pressé.

On peut m’en croire, le Yankee n’a pas songé un instant à offrir sa main à notre compagne pour l’aider à descendre de wagon. Je le remplace. La voyageuse s’appuie sur mon bras, et saute… non ! met lentement le pied à terre. J’eus pour toute récompense un thank you, sir, qui est prononcé d’une voix sèche, extrêmement britannique.

Thackeray a dit quelque part qu’une dame anglaise bien élevée est la plus complète des œuvres de Dieu sur la terre. Je ne demande qu’à vérifier cette galante affirmation à propos de notre voyageuse. Elle a relevé sa voilette. Est-ce une jeune femme ou une vieille fille ? Avec ces Anglaises, on ne sait guère ! Vingt-cinq ans, paraît-elle, un teint albionesque, une démarche saccadée, une robe montante comme une marée d’équinoxe, pas de lunettes, bien qu’elle ait les yeux très bleus d’une myope. Tandis que j’arrondis le dos en m’inclinant, elle m’honore d’un salut de tête qui ne met en jeu que les vertèbres de son long cou, et se dirige vers la porte de sortie d’un pas régulier.

Très probablement, je retrouverai cette personne à bord du paquebot. Quant à moi, je ne compte descendre au port qu’à l’heure du départ. Je suis à Bakou, j’ai une demi-journée pour visiter Bakou, et je n’en perdrai pas une heure, puisque les hasards de mes pérégrinations m’ont conduit à Bakou.