Page:Verne - Claudius Bombarnac.djvu/42

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sur le pont de l’embarcadère. Il me semble que ce porteur est un peu trébuchant, grâce sans doute, à une absorption trop prolongée de vodka.

« Wait a bit ! » crie Fulk Ephrinell.

Puis en bon russe, afin d’être mieux compris : « Attention !… attention ! »

Conseil excellent mais tardif. Le porteur vient de faire un faux pas. La caisse glisse de ses épaules, tombe… heureusement par-dessus le bastingage de l’Astara, se brise en deux, et quantité de petits paquets, dont le papier se déchire, laissent leur contenu se répandre sur le pont.

Quel cri d’indignation a poussé Fulk Ephrinell ! Quel coup de poing il administre au maladroit, en répétant d’une voix désespérée :

« Mes dents… mes pauvres dents ! »

Et le voilà, se traînant à genoux pour ramasser les petits morceaux d’ivoire artificiel, épars le long de la coursive, tandis que je ne puis comprimer mon envie de rire.

Oui ! ce sont des dents que fabrique la maison Strong Bulbul and Co. de New-York ! C’est pour en fournir cinq mille caisses par semaine aux cinq parties du monde, que fonctionne cette gigantesque usine ! C’est pour en approvisionner les dentistes de l’ancien et du nouveau continent, c’est pour en envoyer jusqu’en Chine, qu’elle développe quinze cents chevaux de force et brûle cent tonnes de charbon par jour… Voilà qui est américain !

Après tout, la population du globe est, dit-on, de quatorze cents millions d’âmes, et à trente-deux dents par habitant, cela fait près de quarante-cinq milliards. Donc, s’il y avait lieu de remplacer toutes les vraies dents par des fausses, la maison Strong Bulbul and Co. ne serait même pas en mesure d’y suffire !

Mais il faut laisser Fulk Ephrinell courir après les trésors odontologiques de sa quarante-deuxième caisse. La cloche envoie ses derniers tintements. Tous les passagers sont à bord. L’Astara va larguer ses amarres…