Page:Verne - La Chasse au Météore, Hetzel, 1908.djvu/125

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
114
LA CHASSE AU MÉTÉORE

particularités qui le faisaient unique et le rendraient à jamais célèbre, augmentaient encore leur maladif désir d’en être déclarés l’exclusif inventeur.

Dans ces conditions, c’eût été folie que d’espérer une réconciliation des deux rivaux, entre lesquels, au contraire, une barrière de haine s’élevait plus haute tous les jours. Mrs Hudelson et Francis Gordon ne le comprenaient que trop clairement. Celui-ci ne mettait plus en doute maintenant que son oncle ne s’opposât par tous les moyens en son pouvoir au mariage projeté, et celle-là se sentait moins confiante dans la docilité de son mari, le grand jour venu. Il n’y avait plus d’illusion à se faire. Au désespoir des deux fiancés, à la fureur de miss Loo et de Mitz, le mariage paraissait, sinon compromis, du moins reculé à une date indéterminée et vraisemblablement fort lointaine.

Il était dit, pourtant, que cette situation, déjà si grave, se compliquerait encore.

Le soir du 11 mai, Mr Dean Forsyth, qui avait, comme de coutume, son œil rivé à l’oculaire du télescope, s’écarta brusquement de l’instrument en poussant une exclamation étouffée, y revint, après avoir jeté quelques notes sur un papier, s’en écarta de nouveau pour y revenir ensuite, et continua ce manège jusqu’à la disparition du bolide au-dessus de l’horizon.

À ce moment, Mr Dean Forsyth était d’une pâleur de cire et respirait avec tant d’efforts, qu’Omicron, croyant son maître malade, se précipita à son secours. Mais celui-ci l’écarta du geste, et, du pas incertain d’un homme ivre, se réfugia dans son cabinet de travail, où il s’enferma à double tour.

Depuis, on n’avait pas revu Mr Dean Forsyth. Pendant plus de trente heures il était resté sans boire, ni manger. Une seule fois, Francis avait réussi à forcer la porte, mais cette porte ne s’était entrouverte qu’avec parcimonie, et, dans l’entrebâillement, le jeune homme avait aperçu son oncle si brisé, si défait, avec de tels yeux de démence, qu’il en était demeuré interdit sur le seuil.

« Que me veux-tu ? avait dit Mr Forsyth.

— Mais, mon oncle, s’était écrié Francis, voilà vingt-quatre heures que vous êtes enfermé ! Permettez-nous au moins de vous apporter à manger !

— Je n’ai besoin de rien, avait répondu Mr Dean Forsyth, si