Page:Verne - Michel Strogoff - pièce à grand spectacle en 5 actes et 16 tableaux, 1880.djvu/23

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NADIA. – Mon frère est aveugle, et nous avons parcouru, malgré les terribles souffrances qu’il a subies, une route si pénible et si longue qu’il peut à peine se soutenir !

L’OFFICIER. – D’où venez-vous ?

STROGOFF. – D’Irkoutsk, où nous n’avons pu pénétrer parce que les Tartares l’investissent.

L’OFFICIER. – Et vous allez ?

STROGOFF. – Vers le lac Baïkal, où nous attendrons que la Sibérie soit redevenue tranquille.

L’OFFICIER. – Et elle le sera sous la domination tartare !

LE SERGENT, observant Nadia. – Elle est jolie, cette fille, capitaine !

L’OFFICIER, à Strogoff. – C’est vrai, tu as là une belle compagne !

Le sergent veut s’approcher de Nadia.

NADIA, s’éloignant. – Ah ! (Elle reprend la main de Strogoff.)

STROGOFF. – C’est ma soeur !

LE SERGENT. – On pourrait un autre guide à l’aveugle, et cette belle fille resterait au bivouac ! (Il s’approche d’elle.)

NADIA. – Laissez-moi, laissez-moi !

STROGOFF, à part. – Misérables !

LE SERGENT. – Elle est farouche, la jeune Sibérienne ! Nous nous reverrons plus tard, la belle.

UN SOLDAT, entrant. – Capitaine, en montant sur une colline, à cent pas d’ici, on peut voir de grandes fumées qui s’élèvent dans l’air, et, en prêtant l’oreille, on entend au loin, le bruit du canon.

L’OFFICIER. – C’est que les nôtres donnent l’assaut à Irkoutsk !

STROGOFF, à part. – L’assaut à Irkoutsk !

L’OFFICIER. – Voyons cela. (Aux soldats.) Dans une heure le moment sera venu d’accomplir notre tâche, et, cela fait, nous rejoindrons les assaillants.

Il sort, les soldats l’accompagnent. Le sergent regarde une dernière fois Nadia et sort.


Scène V


Nadia, Strogoff, puis Marfa.


NADIA. – Ils sont partis, frère, nous pouvons continuer notre route.

STROGOFF. – Non !... j’ai dit que nous allions du côté du lac Baïkal !... Il ne faut pas qu’ils nous voient prendre un autre chemin !

NADIA. – Nous attendrons alors qu’ils soient tout à fait éloignés.

STROGOFF. – C’est aujourd’hui le 24 septembre, et aujourd’hui... je devrais être à Irkoutsk.

NADIA. – Espérons encore !... Ces Tartares vont partir... Cette nuit, quand on ne pourra plus nous voir, nous chercherons le moyen de descendre le fleuve... et tu pourras, avant demain, entrer dans la ville !... Essaye de prendre un peu de repos en attendant !

Elle le conduit au pied d’un arbre.

STROGOFF. – Me reposer... et toi, pauvre Nadia, n’es-tu pas plus brisée par la fatigue que je ne le suis moi-même ?

NADIA. – Non... non... Je suis forte... tandis que toi, cette blessure que tu as reçue, cette fièvre qui te dévore !...

Strogoff s’asseoit au pied de l’arbre.

STROGOFF. – Ah ! qu’importe, Nadia, qu’importe ! Que j’arrive à temps auprès du Grand-Duc et je n’aurais plus rien à vous demander, mon Dieu, si ma mère existait encore !

NADIA. – Devant son fils que ces barbares allaient martyriser, elle est tombée... inanimée !... Mais qui te dit que la vie s’était brisée en elle ?... Qui te dit qu’elle était morte ?... Frère... je crois que tu la reverras... (Se reprenant et le regardant avec douleur.) Je crois, frère, que tu la presseras encore dans tes bras... et qu’elle couvrira de baisers et de larmes ces pauvres yeux où la lumière s’est éteinte !

STROGOFF. – Quand j’ai posé mes lèvres sur son front, je l’ai senti glacé !... Quand j’ai interrogé son coeur, il n’a pas battu sous ma main !... (Marfa, qui a reparu, s’est approchée lentement de son fils.) Hélas ! ma mère est morte !

NADIA, apercevant Marfa. – Ah !

STROGOFF. – Qu’est-ce donc ? qu’as-tu, Nadia ?

NADIA. – Rien. Rien !

Marfa, qui s’est agenouillée, fait signe à Nadia, prête à se trahir, de garder le silence ; puis, prenant une des mains de son fils, elle la porte en pleurant à ses lèvres. Strogoff, qui a étendu l’autre bras, s’est assuré que Nadia est bien à sa droite.

STROGOFF. – Oh !... Nadia !... Nadia !... ces baisers, ces larmes !... les sanglots que j’entends !... Ah !... c’est elle !... c’est elle, c’est ma mère !

MARFA. – Mon fils ! mon fils ! (Ils tombent dans les bras l’un de l’autre.)

NADIA. – Marfa...

MARFA. – Oui, oui, c’est moi, mon enfant bien-aimé, c’est moi, mon noble et courageux martyr !... Laisse-moi les baiser mille fois ces yeux, ces pauvres yeux éteints !... Et c’est pour moi, c’est parce qu’il a voulu défendre sa mère qu’ils l’ont ainsi torturé !... Ah ! pourquoi ne suis-je pas morte avant ce jour fatal ?... Pourquoi ne suis-je pas morte, mon Dieu ?

STROGOFF. – Mourir !... toi, non... non !... Ne pleure pas, ma mère, et souviens-toi des paroles que je dis ici : Dieu réserve à ceux qui souffrent d’ineffables consolations !

MARFA. – De quelles consolations me parles-tu, à moi, dont les yeux ne doivent plus, sans pleurer, se fixer sur les tiens ?

STROGOFF. – Le bonheur peut renaître en ton âme.

MARFA. – Le bonheur ?

STROGOFF. – Dieu fait des miracles, ma mère...

MARFA. – Des miracles ! Que signifie ?... Réponds, réponds, au nom du ciel !

STROGOFF. – Eh bien ! apprends donc !... je, je... Ah ! la joie ! l’émotion de te retrouver... ma mère... ma...

MARFA. – Mon Dieu ! la parole expire sur ses lèvres... Il pâlit... il perd connaissance !...

NADIA. – C’est l’émotion après tant de fatigues !

MARFA. – Il faudrait pour le ranimer !... Ah ! cette gourde ! (Elle prend la gourde que Strogoff porte à son côté.) Rien ! elle est vide... Là-bas, de l’eau !... Va... va... Nadia ! (Nadia prend la gourde et s’élance au fond sur le chemin qui monte vers la droite.) Michel, mon enfant, entends-moi, parle-moi, Michel !... Dis encore que tu me pardonnes tout ce que, par moi, tu as souffert !...