Page:Vicaire - L’Heure enchantée, 1890.djvu/79

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« Égorger une femme, eh ! c’est digne de toi.
As-tu peur ? Joins-moi vite au maître que j’adore ;
Vois, je l’aime toujours. Vois, je l’embrasse encore.
Il faut qu’au pays noir je parte avec mon roi. »

— « Ainsi, tu ne veux pas de ma miséricorde ? »
— « Non, scélérat, non, non ; de toi je ne veux rien. »
Le baron réfléchit. Tout son corps tremble. — « Eh bien !
Puisqu’il en est ainsi, qu’on apprête la corde ! »

Douze hommes tout d’abord ont pris le vagabond.
On le larde, on l’assomme, on le crible de boue.
Puis son corps pantelant, accroché sur la roue,
Tourne sans fin et tourne encor. Mais à quoi bon ?

Il a depuis longtemps rendu son âme au diable.
C’est maintenant au tour d’Isoline à mourir.
Qui peut la voir si jeune et ne pas s’attendrir ?
Le baron se détourne. Il est impitoyable.

Trois goujats ont lié ce corps délicieux,
Chair en fleur que l’amour a si souvent baisée.
Trois goujats ont meurtri cette gorge rosée
Qui donnait à la bouche un avant-goût des cieux.

Ils ont broyé ces doigts qui tenaient l’églantine,
Tordu ces cheveux faits d’un rayon de soleil,
Souffleté ce visage adorable, pareil
À l’aurore de mai sur la mer argentine.