Page:Victoire de Donnissan de La Rochejaquelein - Mémoires de Madame la marquise de La Rochejaquelein, 1889.djvu/30

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maître qu’il n’avait pas oublié ses leçons. Il lui répétait qu’il conservait tous ses préceptes de religion et de travail. Nous représentions vainement à l’abbé qu’il avait tort de garder son habit ecclésiastique ; il nous dit qu’il aimait mieux mourir que de le quitter. Il a péri aux Carmes, dans le massacre. Le père Duteil avait été remplacé par M. Thomassin, qui resta avec M. de Lescure jusqu’à son entrée à l’École militaire, à l’âge de treize ans. M. Thomassin avait eu plusieurs états, il avait été aussi militaire. C’était un homme de beaucoup d’esprit et de science, mais très vicieux ; il avait eu l’art de cacher si bien sa mauvaise conduite, qu’il s’était fait recommander par des gens fort respectables, et M. de Lescure lui a toujours rendu la justice de dire qu’il ne lui avait donné que de bons exemples.]

Je peindrai franchement M. de Lescure ; j’ai trop de bien à en dire, pour dissimuler ses défauts. Je répète que personne peut-être n’a été aussi instruit ; il était en même temps si modeste, qu’il s’étudiait à cacher ses connaissances ; toujours taciturne, il fuyait ses avantages, il en semblait honteux. Beau et bien fait, il paraissait mal au premier abord, par ses vêtements et sa coiffure antique. Lancé au milieu de la Cour et de Paris, avec des passions fort vives et une grande dévotion, l’exemple de son père sous les yeux, il était devenu le plus sauvage des hommes. Sa piété, mieux entendue avec l’âge, a fini par n’être plus farouche, mais elle lui a nui longtemps. Comment ne pas l’admirer, quand on le voit suivre son père malade chez le fameux M. de Girardin, à Ermenonville[1], et, l’ayant vu expirer dans ses bras, se consacrer dix-huit ans à la plus stricte économie pour payer les dettes qu’il lui avait laissées, au lieu

  1. Ermenonville, près Senlis, appartenait à René-Louis, marquis de Girardin. Né à Paris en 1735, il fit la guerre de Sept ans et devint colonel de dragons, puis brigadier des gardes du corps du roi de Pologne, duc de Lorraine. Retiré à Ermenonville, il donna l’hospitalité à J. J. Rousseau, qui y mourut au bout de six semaines. En 1793, il se sauva de l’échafaud en protestant de son dévouement à la république, et mourut à Vernouillet, dans l’Oise, le 20 septembre 1808.