Page:Vigny - Journal d’un poète, éd. Ratisbonne, 1867.djvu/94

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Je paye toutes les dépenses de sa maison. Quand son sang coule, mon sang souffre ; quand elle parle et se plaint, mon cœur se serre horriblement ; cette raison froide et calme comme celle d’un magistrat, brisée par le coup de massue de l’apoplexie, cette âme forte luttant contre les flots de sang qui l’oppressent, c’est pour moi une agonie comme pour ma pauvre mère, c’est un supplice comparable à la roue.

——

27 MARS. — Jour de ma naissance. Je l’ai passé à écouter et regarder ma mère dans son lit de douleur. Il y a trente-six ans, elle y était pour me donner le jour ; qui sait si elle n’y est pas pour quitter sa vie ?

——

31 MARS AU SOIR. — Ma pauvre mère était douloureusement mieux ce soir. Elle était calme, elle était gaie, ne souffrait pas et s’amusait de la nouvelle du mariage de Mary Runbury. Elle m’a dit : « Quoique je ne sois pas là tout entière, écris-lui que je prends beaucoup de part à son bonheur. »

MÊME ÉTAT. — Ma mère m’a dit : « Je serais bien égoïste de ne pas te laisser prendre mes livres, moi qui ne pourrai plus lire. »