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au klondyke

— Inutile, interrompit celui à qui le comte venait de donner le nom de Charles ; je la connais aussi bien que toi.

Comme le jeune comte faisait un geste d’étonnement, il continua :

— Ton histoire est celle de beaucoup de jeunes gens de ta caste. Tes ancêtres t’ont légué un beau nom et une centaine de mille livres de rente. N’ayant pas eu besoin d’user tes facultés pour amasser cette fortune, tu n’en connaissais pas la valeur, aussi l’as-lu dépensée sans compter et maintenant que tu es ruiné, au lieu de recourir au travail, tu veux te réfugier dans la mort.

— Ne suis-je donc pas libre de disposer de ma vie ?

— Non ! et voilà ce que ton éducation de gentilhomme n’a pu te faire comprendre. Ta vie ne t’appartient pas ; c’est un prêt que Dieu t’a fait et dont tu lui dois compte. Tout homme qui gaspille son existence dans la débauche commet un vol envers l’humanité, à laquelle il doit son concours, car tous les hommes sont solidaires les uns des autres et chacun se doit à tous. N’ayant pas su faire un noble usage de l’argent que t’avaient légué tes ancêtres, tu dois à la société une somme de travail intellectuel ou manuel, selon tes goûts ou tes aptitudes.

— Si je t’écoutais, que dirait le monde ?

— Enfin ! voilà donc le grand mot lâché ! Le monde ! c’est-à-dire la galerie de désœuvrés devant qui tu veux poser jusqu’à la fin ! Mais, insensé ! va donc demander à ce monde dont tu redoutes si fort le jugement, de t’aider à rétablir ta fortune anéantie ; tu verras ce qu’il te répondra… je répète ce que j’ai dit en commençant cet entretien : tu veux commettre une lâcheté !