Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/117

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Les chevaux partirent : le lourd carrosse de l’étranger nous suivit. Antonie Chantilly (plus connue sous le nom de guerre, un peu mièvre, d’Yseult), y avait accepté sa mystérieuse compagnie.

Une fois installés dans le salon rouge, nous enjoignîmes à Joseph de ne laisser pénétrer jusqu’à nous aucun être vivant, à l’exception des ostende, de lui, Joseph, — et de notre illustre ami le fantastique petit docteur Florian Les Eglisottes, si, d’aventure, il venait sucer sa proverbiale écrevisse.

Une bûche ardente s’écrasait dans la cheminée. Autour de nous s’épandaient de fades senteurs d’étoffes, de fourrures quittées, de fleurs d’hiver. Les lueurs des candélabres étreignaient, sur une console, les seaux argentés où se gelait le triste vin d’Aï. Les camélias, dont les touffes se gonflaient au bout de leurs tiges d’archal, débordaient les cristaux sur la table.

Au dehors, il faisait une pluie terne et fine, semée de neige ; une nuit glaciale ; — des bruits de voitures, des cris de masques, la sortie de l’Opéra. C’étaient les hallucinations de Gavarni, de Deveria, de Gustave Doré.

Pour étouffer ces rumeurs, les rideaux étaient soigneusement drapés devant les fenêtres closes.

Les convives étaient donc le baron saxon Von H***, le flave et smynthien C*** et moi ; puis Annah Jackson, la Cendrée et Antonie.

Pendant le souper, qui fut rehaussé de folies étincelantes, je me laissai, tout doucement, aller à mon innocente manie d’observation — et, je dois le dire,