Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/138

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— Une fois de retour en Europe, continua le docteur, — le baron de H***, blasé jusqu’à faire espérer sa guérison, fut bientôt ressaisi par sa fièvre chaude. Il n’avait qu’un rêve, un seul, — plus morbide, plus glacé que toutes les abjectes imaginations du marquis de Sade : — c’était, tout bonnement, de se faire délivrer le brevet d’Exécuteur des hautes-œuvres général de toutes les capitales de l’Europe. Il prétendait que les bonnes traditions et que l’habileté périclitaient dans cette branche artistique de la civilisation ; qu’il y avait, comme on dit, péril en la demeure, et, fort des services qu’il avait rendus en Orient (écrivait-il dans les placets qu’il a souvent envoyés), il espérait (si les souverains daignaient l’honorer de leur confiance) arracher aux prévaricateurs les hurlements les plus modulés que jamais oreilles de magistrat aient entendus sous la voûte d’un cachot. — (Tenez ! quand on parle de Louis XVI devant lui, son œil s’allume et reflète une haine d’outre-tombe extraordinaire : Louis XVI est, en effet, le souverain qui a cru devoir abolir la question préalable, et ce monarque est le seul homme que M. de H*** ait probablement jamais haï.)

» Il échoua toujours, dans ces placets, comme bien vous le pensez, et c’est grâce aux démarches de ses héritiers qu’on ne l’a pas enfermé selon ses mérites. En effet, des clauses du testament de son père, feu le baron de H***, forcent la famille à éviter sa mort civile à cause des énormes préjudices d’argent que cette mort entraînerait pour les proches de ce personnage.