Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/163

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de l’Opéra, ces ottomanes, ces poufs, qui, chez les musiciens modernes, abondent, hélas ! trop souvent. Dans les angles s’ébauchaient de vieux chapeaux-chinois ; çà et là gisaient plusieurs albums dont les titres commandaient l’attention. — C’était d’abord : Un premier amour ! mélodie pour chapeau-chinois seul, suivie de Variations brillantes sur le Choral de Luther, concerto pour trois chapeaux-chinois. Puis septuor de chapeaux-chinois (grand unisson) intitulé : Le Calme. Puis une œuvre de jeunesse (un peu entachée de romantisme) : Danse nocturne de jeunes Mauresques dans la campagne de Grenade, au plus fort de l’Inquisition, grand boléro pour chapeau-chinois ; enfin, l’œuvre capitale du maître : Le Soir d’un beau jour, ouverture pour cent cinquante chapeaux-chinois.

Les cymbales, très émues, prirent la parole au nom de l’Académie nationale de Musique. — « Ah ! dit avec amertume le vieux maître, on se souvient de moi maintenant ? Je devrais… Mon pays avant tout. Messieurs, j’irai. » — Le trombone ayant insinué que la partie à jouer paraissait difficile. — « Il n’importe, » dit le professeur en les tranquillisant d’un sourire. Et, leur tendant ses mains pâles, rompues aux difficultés d’un instrument ingrat : « — À demain, messieurs, huit heures, à l’Opéra. »

Le lendemain, dans les couloirs, dans les galeries, dans le trou du souffleur inquiet, ce fut un émoi terrible : la nouvelle s’était répandue. Tous les musiciens, assis devant leurs pupitres, attendaient, l’arme