Page:Villiers de L'Isle-Adam - Contes cruels.djvu/304

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mon cher poète, ce dont tu veux parler est moins qu’un rêve et ne signifie rien.


Les femmes ont une façon de prononcer le mot rêve et le mot poète qui serait à mourir de rire si on en avait le temps.


— Aussi, acheva-t-elle, ai-je le droit de dire que je suis incapable de le tromper.

— Ah ! çà, ma chère Maryelle, lui répondis-je en plaisantant, sans prétendre que le convenu de bien des faveurs me soit inintelligible, quelle que soit ma modestie, quelque désir que j’aie de ne caresser aucune chimère, m’autoriserais-tu, voyons, à jurer que moi-même, enfin, je n’étreignis jamais que ton fantôme ?

À cette folle question, — suggérée, peut-être, par quelque sensible contrariété, l’animation de son récit l’ayant rendue, vraiment, des plus ragoûtantes, — elle s’accouda sur la table avec une mélancolie : le bout de ses doigts pâles et fins effleurait ses cheveux ; elle regardait, entre ses cils, brûler l’une des bougies du candélabre, — puis, avec un indéfinissable sourire :

— Très cher, me dit-elle après un assez profond silence, c’est gênant, ce que tu me demandes ; mais, vois-tu bien, nul n’est plus si prodigue de soi-même, de nos jours. Et, entre autres, ni toi, ni moi. Les semblants de l’amour ne sont-ils pas devenus, pour presque tous, préférables à l’amour même ? Ne m’as-