Page:Viollet-le-Duc - Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, 1854-1868, tome 8.djvu/158

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perfections, sont profondément empreints de l’idée dramatique, en ce que ces sculptures transportent l’esprit du spectateur bien au delà du champ restreint rempli par l’artiste. Il est à remarquer d’ailleurs que la qualité dramatique dans la statuaire semble s’affaiblir à mesure que la perfection d’exécution matérielle se développe. Dans les monuments égyptiens de la haute antiquité, l’impression dramatique est souvent d’autant plus profonde que l’exécution est plus rude[1].

Dans les arts du dessin et dans la sculpture particulièrement, l’impression dramatique ne se communique au spectateur que si elle émane d’une idée simple et que si cette idée se traduit, non par l’apparence matérielle du fait, mais par une sorte de traduction idéale ou poétique, ou par l’expression d’un sentiment parallèle, dirons-nous. Ainsi, donner à un héros des dimensions supérieures à celles des personnages qu’il combat, c’est rentrer dans la première condition. Donner à ce héros une physionomie impassible pendant une action violente, c’est rentrer dans la seconde. Représenter un personnage colossal lançant du haut de son char, entraîné par des chevaux au galop, des traits sur une foule de petits ennemis renversés et suppliants, c’est une traduction idéale ou poétique d’un fait ; donner aux traits de ce personnage une expression impassible, de telle sorte qu’il semble ne jeter sur ces vaincus qu’un regard vague, exempt de passion ou de colère, c’est graver dans l’esprit du spectateur une impression de grandeur morale qui produit instinctivement l’effet voulu.

Nous ne possédons malheureusement qu’un très-petit nombre de grandes compositions de la statuaire grecque et il serait difficile de suivre la filiation du dramatique dans cet art. La composition des frontons du temple d’Égine obtenue au moyen de statues représentant, dans diverses poses, un fait matériel, n’a rien de dramatique. Mais cependant le sentiment du dramatique est profondément gravé dans l’art grec dès une assez haute antiquité, si l’on en juge par certains fragments du temple de Sélinonte déjà indiqués, et par les peintures des vases. Le sentiment dramatique (la vérité du geste mise à part) est très-développé dans la statuaire du Parthénon et du temple de Thésée, mais développé dans le sens purement matériel. C’est beaucoup d’émouvoir par la beauté extérieure, et c’est peut-être ce qu’avant tout doit chercher le statuaire, mais ce n’est pas tout, croyons-nous. Il est d’autres cordes que l’art peut faire vibrer et la difficulté est de réunir dans un même objet et la beauté plastique qui saisit l’esprit par les yeux et ce reflet d’une pensée qui transporte l’esprit au delà de la représentation matérielle. Rarement ces

  1. Nous ne nous servons pas du mot naïf qui nous semble appliqué fort mal à propos lorsqu’il s’agit des arts dits primitifs. Sculpter un lion comme les Égyptiens, en supprimant quantité de détails, mais en rendant d’autant mieux l’allure imposante de cet animal, cela n’est point de la naïveté ; tout au contraire, c’est le résultat d’un art très-réfléchi et très-sûr de ce qu’il fait.