Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome1.djvu/456

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frappa par l’ordre qui y règne : ce n’est pas, comme le vôtre, des livres pêle-mêle et de grands entassements de papiers ; tout y est en ordre, et il sait si bien la place que ses livres occupent, qu’à propos du procès de M. de Guines[1], dont nous parlâmes un moment, il voulut consulter un mémoire. « Wagnière, dit-il à son secrétaire, mon cher Wagnière, prenez, je vous prie, ce mémoire à la troisième tablette à droite ; » et le mémoire y était en effet. Ce qui abonde le plus sur son secrétaire, c’est une grande quantité de plumes. Je le priai de me permettre d’en prendre une que je garderais comme la plus précieuse des reliques ; et il m’aida lui-même à chercher une de celles avec laquelle il avait le plus écrit. Il a à côté de son lit le portrait de Mme du Châtelet, dont il conserve le plus tendre souvenir. Mais dans l’intérieur de son lit il a les deux gravures de la famille des Calas. Je ne connaissais pas encore celle qui représente la femme et les enfants de cette victime du fanatisme, embrassant leur père au moment où on va le mener au supplice ; elle me fit l’impression la plus douloureuse, et je reprochai à M. de Voltaire de l’avoir placée de manière à l’avoir sans cesse sous ses yeux. Ah ! madame, pendant onze ans j’ai été sans cesse occupé de cette malheureuse famille et de celle des Sirven ; et pendant tout ce temps, madame, je me suis reproché comme un crime le moindre sourire qui m’est échappé. Il me disait cela avec un accent si vrai, si touchant que j’en étais pénétrée. Je lui pris la main, que je baisai ; et remplie de vénération et de tendresse, j’arrêtai sa pensée sur tous les biens qu’il avait faits à ces deux familles ; sur les grands, sur les signalés services qu’il avait rendus à l’humanité ; sur le bonheur dont il devait jouir en se trouvant le bienfaiteur de tant d’hommes, le bienfaiteur du monde entier, qui lui devrait peut-être de n’être plus souillé par les horreurs du fanatisme.

Il me dit que le triomphe des lumières était bien loin d’être assuré ; il me parla des arbitres de la destinée des hommes et des préjugés qui avaient entouré leur enfance. « La nourrice, me dit-il, fait des traces comme cela, en me montrant la longueur de son bras ; et la raison, quand elle arrive à sa suite, n’en fait que de la longueur de mon doigt. Non, madame, nous devons tout craindre d’un homme élevé par un fanatique. » Ce sujet le conduisit à s’égayer sur la vie de Jésus-Christ et sur ses miracles. Je n’osais pas relever sérieusement ses sarcasmes, et je voulais encore moins paraître les approuver. Je défendis Jésus-Christ comme un philosophe selon mon cœur, dont la doctrine était divine et la morale indulgente. « J’admire, disais-je à M. de Voltaire, son amour pour les faibles et les malheureux ; les paroles que plusieurs fois il avait adressées à des femmes, et qui sont ou d’une philosophie sublime, ou de la plus touchante indulgence. — Oh ! oui, me

  1. Adrien-Louis de Bonnières, comte, puis duc de Guines (1725-1806), ambassadeur à Londres depuis 1770, et dont le procès en diffamation contre son secrétaire, Tort de La Soudre, qui l’avait accusé de contrebande pratiquée sous le couvert de l’ambassade, faisait beaucoup de bruit. Les mémoires qui parurent dans cette affaire étaient de Gerbier, pour le duc de Guines, et de Falconnet pour Tort.