Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome10.djvu/357

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En bien mangeant remonte ses ressorts :
Avec le sang l’âme se renouvelle,
Et l’estomac gouverne la cervelle.
Ciel ! quels propos ! ce pédant du palais
Blâme la guerre, et se plaint de la paix.
Ce vieux Crésus, en sablant du Champagne,
Gémit des maux que souffre la campagne ;
Et, cousu d’or, dans le luxe plongé,
Plaint le pays de tailles surchargé.
Monsieur l’abbé vous entame une histoire
Qu’il ne croit point, et qu’il veut faire croire ;
On l’interrompt par un propos du jour,
Qu’un autre conte interrompt à son tour.
De froids bons mots, des équivoques fades,
Des quolibets, et des turlupinades,
Un rire faux que l’on prend pour gaîté,
Font le brillant de la société.
C’est donc ainsi, troupe absurde et frivole,
Que nous usons de ce temps qui s’envole ;
C’est donc ainsi que nous perdons des jours
Longs pour les sots, pour qui pense si courts.
Mais que ferai-je ? où fuir loin de moi-même ?
Il faut du monde ; on le condamne, on l’aime :
On ne peut vivre avec lui ni sans lui[1].
Notre ennemi le plus grand, c’est l’ennui.
Tel qui chez soi se plaint d’un sort tranquille,
Vole à la cour, dégoûté de la ville.
Si dans Paris chacun parle au hasard,
Dans cette cour on se tait avec art,
Et de la joie, ou fausse ou passagère,
On n’a pas même une image légère.
Heureux qui peut de son maître approcher !
Il n’a plus rien désormais à chercher.
Mais Jupiter, au fond de l’empyrée,
Cache aux humains sa présence adorée :
Il n’est permis qu’à quelques demi-dieux
D’entrer le soir aux cabinets des cieux.
Faut-il aller, confondu dans la presse,

  1. Imitation de ce vers de Martial, XII, 47 :
    Nec tecum possum vivere, nec sine te.