Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome11.djvu/465

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

malice. C’était un sujet de combats continuels entre les peuples et l’armée de Godefroi, qui parut la première après les brigandages des croisés de l’Ermite Pierre. Godefroi en vint jusqu’à attaquer les faubourgs de Constantinople ; et l’empereur les défendit en personne. L’évêque du Puy en Auvergne, nommé Monteil, légat du pape dans les armées de la croisade, voulait absolument qu’on commençât les entreprises contre les infidèles par le siège de la ville où résidait le premier prince des chrétiens : tel était l’avis de Bohémond, qui était alors en Sicile, et qui envoyait courriers sur courriers à Godefroi pour l’empêcher de s’accorder avec l’empereur. Hugues, frère du roi de France, eut alors l’imprudence de quitter la Sicile, où il était avec Bohémond, et de passer presque seul sur les terres d’Alexis ; il joignit à cette indiscrétion celle de lui écrire des lettres pleines d’une fierté peu séante à qui n’avait point d’armée. Le fruit de ces démarches fut d’être arrêté quelque temps prisonnier. Enfin la politique de l’empereur grec vint à bout de détourner tous ces orages : il fit donner des vivres, il engagea tous les seigneurs à lui prêter hommage pour les terres qu’ils conquerraient, il les fit tous passer en Asie les uns après les autres, après les avoir comblés de présents. Bohémond, qu’il redoutait le plus, fut celui qu’il traita avec le plus de magnificence. Quand ce prince vint lui rendre hommage à Constantinople, et qu’on lui fit voir les raretés du palais, Alexis ordonna qu’on remplît un cabinet de meubles précieux, d’ouvrages d’or et d’argent, de bijoux de toute espèce, entassés sans ordre, et de laisser la porte du cabinet entr’ouverte. Bohémond vit en passant ces trésors, auxquels les conducteurs affectaient de ne faire nulle attention. « Est-il possible, s’écria-t-il, qu’on néglige de si belles choses ? si je les avais, je me croirais le plus puissant des princes. » Le soir même l’empereur lui envoya tout le cabinet. Voilà ce que rapporte sa fille, témoin oculaire. C’est ainsi qu’en usait ce prince, que tout homme désintéressé appellera sage et magnifique, mais que la plupart des historiens des croisades ont traité de perfide, parce qu’il ne voulut pas être l’esclave d’une multitude dangereuse.

Enfin, quand il s’en fut heureusement débarrassé, et que tout fut passé dans l’Asie Mineure, on fit la revue près de Nicée, et on a prétendu qu’il se trouva cent mille cavaliers et six cent mille hommes de pied, en comptant les femmes. Ce nombre, joint avec les premiers croisés qui périrent sous l’Ermite et sous d’autres, fait environ onze cent mille. Il justifie ce qu’on dit des armées des rois de Perse qui avaient, inondé la Grèce, et ce qu’on