Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome11.djvu/466

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

raconte des transplantations de tant de barbares ; ou bien c’est une exagération semblable à celle des Grecs, qui mêlèrent presque toujours la fable à l’histoire. Les Français enfin, et surtout Raimond de Toulouse, se trouvèrent partout sur le même terrain que les Gaulois méridionaux avaient parcouru treize cents ans auparavant, quand ils allèrent ravager l’Asie Mineure, et donner leur nom à la province de Galatie.

Les historiens nous informent rarement comment on nourrissait ces multitudes ; c’était une entreprise qui demandait autant de soins que la guerre même. Venise ne voulut pas d’abord s’en charger ; elle s’enrichissait plus que jamais par son commerce avec les mahométans, et craignait de perdre les privilèges qu’elle avait chez eux. Les Génois, les Pisans, et les Grecs, équipèrent des vaisseaux chargés de provisions qu’ils vendaient aux croisés en côtoyant l’Asie Mineure. La fortune des Génois s’en accrut, et on fut étonné bientôt après de voir Gênes devenue une puissance.

Le vieux Turc Soliman, Soudan de Syrie, qui était sous les califes de Bagdad ce que les maires avaient été sous la race de Clovis, ne put, avec le secours de son fils, résister au premier torrent de tous ces princes croisés. Leurs troupes étaient mieux choisies que celles de l’Ermite Pierre, et disciplinées autant que le permettaient la licence et l’enthousiasme.

(1097) On prit Nicée ; on battit deux fois les armées commandées par le fils de Soliman. Les Turcs et les Arabes ne soutinrent point dans ces commencements le choc de ces multitudes couvertes de fer, de leurs grands chevaux de bataille, et des forêts de lances auxquelles ils n’étaient point accoutumés.

(1098) Bohémond eut l’adresse de se faire céder par les croisés le fertile pays d’Antioche, Baudouin alla jusqu’en Mésopotamie s’emparer de la ville d’Édesse, et s’y forma un petit État. Enfin on mit le siège devant Jérusalem, dont le calife d’Égypte s’était saisi par ses lieutenants. La plupart des historiens disent que l’armée des assiégeants, diminuée par les combats, par les maladies, et par les garnisons mises dans les villes conquises, était réduite à vingt mille hommes de pied et à quinze cents chevaux ; et que Jérusalem, pourvue de tout, était défendue par une garnison de quarante mille soldats. On ne manque pas d’ajouter qu’il y avait, outre cette garnison, vingt mille habitants déterminés. Il n’y a point de lecteur sensé qui ne voie qu’il n’est guère possible qu’une armée de vingt mille hommes en assiège une de soixante mille dans une place fortifiée ; mais les historiens ont toujours voulu du merveilleux.