Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/290

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

les curés, et les moines, passaient une vie commode ; que rien n’était plus commun que des prêtres qui élevaient publiquement leurs enfants, à l’exemple d’Alexandre VI. Il est vrai qu’on a encore le testament d’un Croy, évêque de Cambrai en ces temps-là, qui laisse plusieurs legs à ses enfants, et tient une somme en réserve pour « les bâtards qu’il espère encore que Dieu lui fera la grâce de lui donner, en cas qu’il réchappe de sa maladie ». Ce sont les propres mots de son testament. Le pape Pie II avait écrit dès longtemps « que pour de fortes raisons on avait interdit le mariage aux prêtres, mais que pour de plus fortes il fallait le leur permettre ». Les protestants n’ont pas manqué de recueillir les preuves que dans plusieurs États d’Allemagne les peuples obligeaient toujours leurs curés d’avoir des concubines, afin que les femmes mariées fussent plus en sûreté. On voit même dans les cent griefs, rédigés auparavant par la diète de l’empire sous Charles-Quint, contre les abus de l’Église, que les évêques vendaient aux curés, pour un écu par an, le droit d’avoir une concubine ; et qu’il fallait payer, soit qu’on usât de ce privilége, soit qu’on le négligeât ; mais aussi il faut convenir que ce n’était pas une raison pour autoriser tant de guerres civiles, et qu’il ne fallait pas tuer les autres hommes parce que quelques prélats faisaient des enfants, et que des curés achetaient avec un écu le droit d’en faire.

Ce qui révoltait le plus les esprits, c’est cette vente publique et particulière d’indulgences, d’absolutions, de dispenses à tout prix ; c’était cette taxe apostolique, illimitée et incertaine avant le pape Jean XII, mais rédigée par lui comme un code du droit canon. Un meurtrier sous-diacre, ou diacre, était absous, avec la permission de posséder trois bénéfices, pour douze tournois, trois ducats et six carlins ; c’est environ vingt écus. Un évêque, un abbé, pouvaient assassiner pour environ trois cents livres. Toutes les impudicités les plus monstrueuses avaient leur prix fait. La bestialité était estimée deux cent cinquante livres. On obtenait même des dispenses, non-seulement pour des péchés passés, mais pour ceux qu’on avait envie de faire. On a retrouvé dans les archives de Joinville une indulgence en expectative pour le cardinal de Lorraine et douze personnes de sa suite, laquelle remettait à chacun d’eux, par avance, trois péchés à leur choix. Le Laboureur, écrivain exact, rapporte que la duchesse de Bourbon et d’Auvergne, sœur de Charles VIII, eut le droit de se faire absoudre toute sa vie de tout péché, elle et dix personnes de sa suite, à quarante-sept fêtes de l’année, sans compter les dimanches.

Cet étrange abus semblait pourtant avoir sa source dans les