Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/292

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cruautés en Espagne contre les musulmans et les juifs ; mais ce ne sont pas là de ces malheurs universels qui bouleversent les nations. La plupart des chrétiens vivaient dans une ignorance heureuse. Il n’y avait peut-être pas en Europe dix gentilshommes qui eussent la Bible. Elle n’était point traduite en langue vulgaire, ou du moins les traductions qu’on en avait faites dans peu de pays étaient ignorées.

Le haut clergé, occupé uniquement du temporel, savait jouir et ne savait pas disputer. On peut dire que le pape Léon X, en encourageant les études, donna des armes contre lui-même. J’ai ouï dire à un seigneur anglais[1] qu’il avait vu une lettre du seigneur Polus ou de la Pôle, depuis cardinal, à ce pape, dans laquelle, en le félicitant sur ce qu’il étendait le progrès des sciences en Europe, il l’avertissait qu’il était dangereux de rendre les hommes trop savants. La naissance des lettres dans une partie de l’Allemagne, à Londres, et ensuite à Paris, à la faveur de l’imprimerie perfectionnée, commença la ruine de la monarchie spirituelle. Des hommes de la basse Allemagne, que l’Italie traitait toujours de barbares, furent les premiers qui accoutumèrent les esprits à mépriser ce qu’on révérait. Érasme[2], quoique longtemps moine, ou plutôt parce qu’il l’avait été, jeta sur les moines, dans la plupart de ses écrits, un ridicule dont ils ne se relevèrent pas. Les auteurs des Lettres des Hommes obscurs [3] firent rire l’Allemagne aux dépens des Italiens, qui jusque-là ne les avaient pas crus capables d’être de bons plaisants : ils le furent pourtant, et le ridicule prépara, en effet, la révolution la plus sérieuse.

Léon X était bien loin de craindre cette révolution qu’il vit dans la chrétienté. Sa magnificence, et une des plus belles entreprises qui puissent illustrer des souverains, en furent les principales causes.

Son prédécesseur, Jules II, sous qui la peinture et l’architecture commencèrent à prendre de si nobles accroissements, voulut que Rome eût un temple qui surpassât Sainte-Sophie de Constantinople, et qui fût le plus beau qu’on eût encore élevé sur la terre. Il eut le courage d’entreprendre ce qu’il ne pouvait jamais

  1. Bolingbroke ; voyez, dans la Correspondance, la lettre à Barigny, du 24 février 1757.
  2. Érasme, que ses tuteurs forcèrent, à dix-sept ans, d’entrer chez les chanoines réguliers au monastère de Stein, n’y demeura pas longtemps ; il fut, trois ou quatre ans après, tiré du cloître par Henri de Bergue, évêque de Cambrai. (B.)
  3. Voyez, dans les Mélanges, année 1767, la seconde des Lettres à S. A. monseigneur le prince de Brunswick.