Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/307

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

Les réformateurs d’Allemagne, qui voulaient suivre l’Évangile mot à mot, donnèrent un nouveau spectacle quelques années après : ils dispensèrent d’une loi reconnue, laquelle semblait ne devoir plus recevoir d’atteinte ; c’est la loi de n’avoir qu’une femme, loi positive sur laquelle paraît fondé le repos des États et des familles dans toute la chrétienté ; mais loi quelquefois funeste, et qui peut avoir besoin d’exceptions, comme tant d’autres lois. Il est des cas où l’intérêt même des familles, et surtout l’intérêt de l’État, demandent qu’on épouse une seconde femme du vivant de la première, quand cette première ne peut donner un héritier nécessaire. La loi naturelle alors se joint au bien public ; et le but du mariage étant d’avoir des enfants, il paraît contradictoire de refuser l’unique moyen qui mène à ce but.

Il ne s’est trouvé qu’un seul pape qui ait écouté cette loi naturelle : c’est Grégoire II, qui, dans sa célèbre décrétale de l’an 726, déclara que « quand un homme a une épouse infirme, incapable des fonctions conjugales, il peut en prendre une seconde, pourvu qu’il ait soin de la première ». Luther alla beaucoup plus loin que le pape Grégoire II. Philippe le Magnanime, landgrave de Hesse, voulut, du vivant de sa femme Christine de Saxe, qui n’était point infirme, et dont il avait des enfants, épouser une jeune demoiselle, nommée Catherine de Saal, dont il était amoureux. Ce qui est peut-être plus étrange, c’est qu’il paraît, par les pièces originales concernant cette aflaire, qu’il entrait de la délicatesse de conscience dans le dessein de ce prince : c’est un des grands exemples de la faiblesse de l’esprit humain. Cet homme, d’ailleurs sage et politique, semblait croire sincèrement qu’avec la permission de Luther et de ses compagnons il pouvait transgresser une loi qu’il reconnaissait. Il représenta donc à ces chefs de son Église que sa femme, la princesse de Saxe, « était laide, sentait mauvais, et s’enivrait souvent ». Ensuite il avoue avec naïveté, dans sa requête, qu’il est tombé très-souvent dans la fornication, et que son tempérament lui rend le plaisir nécessaire ; mais, ce qui n’est pas si naïf, il fait sentir adroitement à ses docteurs que, s’ils ne veulent pas lui donner la dispense dont il a besoin, il pourrait bien la demander au pape.

Luther assembla un petit synode dans Vittemberg, composé de six réformateurs : ils sentaient qu’ils allaient choquer une loi