Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/331

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pures qu’à ses contemporains. Les plus savants d’entre eux prétendaient que le terme de fils de Dieu ne signifie chez les Hébreux qu’homme de bien, comme fils de Satan ou de Bélial ne veut dire que méchant homme. La plupart des dogmes, disaient-ils, qu’on a tirés de l’Écriture sont des subtilités de philosophie dont on a enveloppé des vérités simples et naturelles. Ils ne reconnaissaient ni l’histoire de la chute de l’homme, ni le mystère de la sainte Trinité, ni par conséquent celui de l’Incarnation. Le baptême des enfants était absolument rejeté chez eux ; ils en conféraient un nouveau aux adultes : plusieurs même ne regardaient le baptême que comme une ancienne ablution orientale adoptée par les Juifs, renouvelée par saint Jean-Baptiste, et que le Christ ne mit jamais en usage avec aucun de ses disciples. C’est en cela surtout qu’ils ressemblèrent le plus aux quakers qui sont venus après eux, et c’est principalement leur aversion pour le baptême des enfants qui leur fit donner par le peuple le nom d’anabaptistes. Ils pensaient suivre l’Évangile à la lettre ; et en mourant pour leur secte, ils croyaient mourir pour le christianisme : bien différents en cela des théistes ou des déicoles, qui établirent plus que jamais leurs opinions secrètes au milieu de tant de sectes publiques.

Ceux-ci, plus attachés à Platon qu’à Jésus-Christ, plus philosophes que chrétiens, fatigués de tant de disputes malheureuses, rejetèrent témérairement la révélation divine dont les hommes avaient trop abusé, et l’autorité ecclésiastique dont on avait abusé encore davantage. Ils étaient répandus dans toute l’Europe, et se sont multipliés depuis à un excès prodigieux, mais sans jamais établir ni secte ni société, sans s’élever contre aucune puissance. C’est la seule religion sur la terre qui n’ait jamais eu d’assemblée, celle dans laquelle on a le moins écrit, celle qui a été la plus paisible ; elle s’est étendue partout sans aucune communication. Composée originairement de philosophes qui, en suivant trop leurs lumières naturelles, et sans s’instruire mutuellement, se sont tous égarés d’une manière uniforme ; passant ensuite dans l’ordre mitoyen de ceux qui vivent dans le loisir attaché à une fortune bornée, elle est montée depuis chez les grands de tous les pays, et elle a rarement descendu chez le peuple. L’Angleterre a été de tous les pays du monde celui où cette religion, ou plutôt cette philosophie, a jeté avec le temps les racines les plus profondes et les plus étendues. Elle y a pénétré même chez quelques artisans et jusque dans les campagnes. Le peuple de cette île est le seul qui ait commencé à penser par lui-même ; mais le nombre de ces philosophes agrestes est très-