Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/40

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la vengeance de sa mère. On peut le nommer jusque-là courageux et trop sévère. (1351) Il épouse Blanche de Bourbon, et la première nouvelle qu’il apprend de sa femme, quand elle est arrivée à Valladolid, c’est qu’elle est amoureuse du grand-maître de Saint- Jacques, l’un de ces mêmes bâtards qui lui avaient fait la guerre. Je sais que de telles intrigues sont rarement prouvées, qu’un roi sage doit plutôt les ignorer que s’en venger ; mais enfin le roi fut excusable, puisqu’il y a encore une famille en Espagne qui se vante d’être issue de ce commerce : c’est celle des Henriques.

Blanche de Bourbon eut au moins l’imprudence d’être trop unie avec la faction des bâtards ennemis de son mari. Faut-il après cela s’étonner que le roi la laissât dans un château, et se consolât dans d’autres amours ?

Don Pèdre eut à la fois à combattre et les Aragonais et ses frères rebelles : il fut encore vainqueur, et rendit sa victoire inhumaine. Il ne pardonna guère : ses proches, qui avaient pris parti contre lui, furent immolés à ses ressentiments ; enfin ce grand-maître de Saint-Jacques fut tué par ses ordres. C’est ce qui lui mérita le nom de Cruel, tandis que Jean, roi de France, qui avait assassiné son connétable et quatre seigneurs de Normandie, était nommé Jean le Bon.

Dans ces troubles, la femme de don Pèdre mourut. Elle avait été coupable, il fallait bien qu’on dît qu’elle mourut empoisonnée ; mais, encore une fois, on ne doit point intenter cette accusation de poison sans preuve.

C’était sans doute l’intérêt des ennemis de don Pèdre de répandre dans l’Europe qu’il avait empoisonné sa femme. Henri de Transtamare, l’un de ces sept bâtards, qui avait d’ailleurs son frère et sa mère à venger, et surtout ses intérêts à soutenir, profita de la conjoncture. La France était infestée par des brigands réunis, nommés Malandrins ; ils faisaient tout le mal qu’Édouard n’avait pu faire. Henri de Transtamare négocia avec le roi de France Charles V pour délivrer la France de ces brigands et les avoir à son service : l’Aragonais, toujours ennemi du Castillan, promit de livrer passage. Bertrand du Guesclin, chevalier d’une grande réputation, qui ne cherchait qu’à se signaler et à s’enrichir par les armes, engagea les Malandrins à le reconnaître pour chef et à le suivre en Castille. On a regardé cette entreprise de Bertrand du Guesclin comme une action sainte, et qu’il faisait, dit-il, pour le bien de son âme : cette action sainte consistait à conduire des brigands au secours d’un rebelle contre un roi cruel, mais légitime.