Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/404

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qui s’est jamais fait de plus hardi en politique : il va au palais, suivi de cinquante Espagnols, et accompagné de la dona Marina, qui lui sert toujours d’interprète ; alors mettant en usage la persuasion et la menace, il emmène l’empereur prisonnier au quartier espagnol, le force à lui livrer ceux qui ont attaqué les siens à la Vera-Cruz, et fait mettre les fers aux pieds et aux mains de l’empereur même, comme un général qui punit un simple soldat ; ensuite il l’engage à se reconnaître publiquement vassal de Charles-Quint.

Montezuma et les principaux de l’empire donnent pour tribut attaché à leur hommage six cent mille marcs d’or pur, avec une incroyable quantité de pierreries, d’ouvrages d’or, et de tout ce que l’industrie de plusieurs siècles avait fabriqué de plus rare : Cortès en mit à part le cinquième pour son maître, prit un cinquième pour lui, et distribua le reste à ses soldats.

On peut compter parmi les plus grands prodiges que, les conquérants de ce nouveau monde se déchirant eux-mêmes, les conquêtes n’en souffrirent pas. Jamais le vrai ne fut moins vraisemblable : tandis que Cortès était près de subjuguer l’empire du Mexique avec cinq cents hommes qui lui restaient, le gouverneur de Cuba, Velasquez, plus offensé de la gloire de Cortès, son lieutenant, que de son peu de soumission, envoie presque toutes ses troupes, qui consistaient en huit cents fantassins, quatre-vingts cavaliers bien montés, et deux petites pièces de canon, pour réduire Cortès, le prendre prisonnier, et poursuivre le cours de ses victoires. Cortès, ayant d’un côté mille Espagnols à combattre, et le continent à retenir dans la soumission, laissa quatre-vingts hommes pour lui répondre de tout le Mexique, et marcha, suivi du reste, contre ses compatriotes ; il en défait une partie, il gagne l’autre. Enfin cette armée, qui venait pour le détruire, se range sous ses drapeaux, et il retourne au Mexique avec elle.

L’empereur était toujours en prison dans sa capitale, gardé par quatre-vingts soldats. Celui qui les commandait, nommé Alvaredo, sur un bruit vrai ou faux que les Mexicains conspiraient pour délivrer leur maître, avait pris le temps d’une fête où deux mille des premiers seigneurs étaient plongés dans l’ivresse de leurs liqueurs fortes : il fond sur eux avec cinquante soldats, les égorge eux et leur suite sans résistance, et les dépouille de tous les ornements d’or et de pierreries dont ils s’étaient parés pour cette fête. Cette énormité, que tout le peuple attribuait avec raison à la rage de l’avarice, souleva ces hommes trop patients : et quand Cortès arriva, il trouva deux cent mille Américains en armes