Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/448

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

ne donne guère d’instructions que pour connaître les grandes routes et pour acheter des diamants.

Bernier est un philosophe ; mais il n’emploie pas sa philosophie à s’instruire à fond du gouvernement. Il dit, comme les autres, que toutes les terres appartiennent à l’empereur. C’est ce qui a besoin d’explication. Donner des terres et en jouir sont deux choses absolument différentes. Les rois européans, qui donnent tous les bénéfices ecclésiastiques, ne les possèdent pas. L’empereur, dont le droit est de conférer tous les fiefs d’Allemagne et d’Italie, quand ils vaquent faute d’héritiers, ne recueille pas les fruits de ces terres. Le padisha des Turcs, qui règne à Constantinople, donne aussi des fiefs à ses janissaires et à ses spahis : il ne les prend pas pour lui-même.

Bernier n’a pas cru qu’on abuserait de ses expressions jusqu’au point de penser que tous les Indiens labourent, sèment, bâtissent, travaillent pour un Tartare. Ce Tartare, d’ailleurs, est absolu sur les sujets de son domaine, et a très-peu de pouvoir sur les vice-rois, qui sont assez puissants pour lui désobéir.

Il n’y a dans l’Inde, dit Bernier, que des grands seigneurs et des misérables. Comment accorder cette idée avec l’opulence de ces marchands que Tavernier dit riches de tant de millions ?

Quoi qu’il en soit, les Indiens n’étaient plus ce peuple supérieur chez qui les anciens Grecs voyagèrent pour s’instruire. Il ne resta plus chez ces Indiens que de la superstition, qui redoubla même par leur asservissement, comme celle des Égyptiens n’en devint que plus forte quand les Romains les soumirent.

Les eaux du Gange avaient de tout temps la réputation de purifier les âmes. L’ancienne coutume de se plonger dans les fleuves au moment d’une éclipse n’a pu encore être abolie ; et, quoiqu’il y eût des astronomes indiens qui sussent calculer les éclipses, les peuples n’en étaient pas moins persuadés que le soleil tombait dans la gueule d’un dragon, et qu’on ne pouvait le délivrer qu’en se mettant tout nu dans l’eau, et en faisant un grand bruit qui épouvantait le dragon et lui faisait lâcher prise. Cette idée, si commune parmi les peuples orientaux, est une preuve évidente de l’abus que les peuples ont toujours fait en physique, comme en religion, des signes établis par les premiers philosophes. De tout temps les astronomes marquèrent les deux points d’intersection où se font les éclipses, qu’on appelle les nœuds de la lune, l’un par une tête de dragon, l’autre par une queue. Le peuple, également ignorant dans tous les pays du monde, prit le signe pour la chose même. Le soleil est dans la