Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/451

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mettre Ali au-dessus d’Omar, et de pouvoir aller en pèlerinage ailleurs qu’à la Mecque, embrassa avidement les dogmes du sophi. Les semences de ces dogmes étaient jetées depuis longtemps : il les fit éclore, et donna la forme à ce schisme politique et religieux, qui paraît aujourd’hui nécessaire entre deux grands empires voisins, jaloux l’un de l’autre. Ni les Turcs ni les Persans n’avaient aucune raison de reconnaître Omar ou Ali pour successeurs légitimes de Mahomet. Les droits de ces Arabes qu’ils avaient chassés devaient peu leur importer ; mais il importait aux Persans que le siége de leur religion ne fût pas chez les Turcs.

Le peuple persan avait toujours compté parmi ses griefs contre le peuple turc le meurtre d’Ali, quoique Ali n’eût point été assassiné par la nation turque, qu’on ne connaissait point alors ; mais c’est ainsi que le peuple raisonne. Il est même surprenant qu’on n’eût pas profité plus tôt de cette antipathie pour établir une secte nouvelle.

Le sophi dogmatisait donc pour l’intérêt de la Perse ; mais il dogmatisait aussi pour le sien propre. Il se rendit trop considérable. Le Sha-Rustan, usurpateur de la Perse, le craignit. Enfin ce réformateur eut la destinée à laquelle Luther et Calvin ont échappé. Rustan le fit assassiner en 1499.

Ismaël, fils de Sophi, fut assez courageux et assez puissant pour soutenir, les armes à la main, les opinions de son père ; ses disciples devinrent des soldats.

Il convertit et conquit l’Arménie, ce royaume si fameux autrefois sous Tigrane, et qui l’est si peu depuis ce temps-là. On y distingue à peine les ruines de Tigranocerte. Le pays est pauvre ; il y a beaucoup de chrétiens grecs qui subsistent du négoce qu’ils font en Perse et dans le reste de l’Asie ; mais il ne faut pas croire que cette province nourrisse quinze cent mille familles chrétiennes, comme le disent les relations. Cette multitude irait à cinq ou six millions d’habitants, et le pays n’en a pas le tiers. Ismaël Sophi, maître de l’Arménie, subjugua la Perse entière et jusqu’aux Tartares de Samarcande. Il combattit le sultan des Turcs Sélim Ier avec avantage, et laissa à son fils Thamas la Perse puissante et paisible.

C’est ce même Thamas qui repoussa enfin Soliman, après avoir été sur le point de perdre sa couronne. Ses descendants ont régné paisiblement en Perse jusqu’aux révolutions qui, de nos jours, ont désolé cet empire.

La Perse devint, sur la fin du XVIe siècle, un des plus florissants et des plus heureux pays du monde, sous le règne du grand