Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/460

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Ce qu’il y a d’affreux, c’est que, dans le trésor particulier du sultan, on compte les confiscations pour un grand objet. C’est une des plus anciennes tyrannies établies, que le bien d’une famille appartienne au souverain, quand le père de famille a été condamné. On porte à un sultan la tête de son vizir, et cette tête lui vaut quelquefois plusieurs millions. Rien n’est plus horrible qu’un droit qui met un si grand prix à la cruauté, qui donne à un souverain la tentation continuelle de n’être qu’un voleur homicide.

Pour le mobilier des officiers de la Porte, nous avons déjà observé[1] qu’il appartient au sultan, par une ancienne usurpation, qui n’a été que trop longtemps en usage chez les chrétiens. Dans tout l’univers, l’administration publique a été souvent un brigandage autorisé, excepté dans quelques États républicains, où les droits de la liberté et de la propriété ont été plus sacrés, et où les finances de l’État, étant médiocres, ont été mieux dirigées, parce que l’œil embrasse les petits objets, et que les grands confondent la vue.

On peut donc présumer que les Turcs ont exécuté de très-grandes choses à peu de frais. Les appointements attachés aux plus grandes dignités sont très-médiocres ; on en peut juger par la place du muphti. Il n’a que deux mille aspres par jour, ce qui fait environ cent cinquante mille livres par année. Ce n’est que la dixième partie du revenu de quelques églises chrétiennes. Il en est ainsi du grand-viziriat ; et, sans les confiscations et les présents, cette dignité produirait plus d’honneur que de fortune, excepté en temps de guerre.

Les Turcs n’ont point fait la guerre comme les princes de l’Europe la font aujourd’hui, avec de l’argent et des négociations : la force du corps, l’impétuosité des janissaires, ont établi sans discipline cet empire, qui se soutient par l’avilissement des peuples vaincus, et par les jalousies des peuples voisins.

Les sultans n’ont jamais mis en campagne cent quarante mille combattants à la fois, si on retranche les Tartares et la multitude qui suit leurs armées ; mais ce nombre était toujours supérieur à celui que les chrétiens pouvaient leur opposer.

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  1. Chapitre xciii.