Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/537

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La ressource, utile pour un temps, et dangereuse pour toujours, de vendre les revenus de l’État à des partisans qui avançaient l’argent, était encore une invention qu’elle avait apportée d’Italie. La superstition de l’astrologie judiciaire, des enchantements, et des sortiléges, était aussi un des fruits de sa patrie, transplanté en France : car, quoique le génie des Florentins eût fait revivre dès longtemps les beaux-arts, il s’en fallait beaucoup que la vraie philosophie fût connue. Cette reine avait amené avec elle un astrologue nommé Luc Gauric, homme qui n’eût été de nos jours qu’un misérable charlatan méprisé de la populace, mais qui alors était un homme très-important. Les curieux conservent encore des anneaux constellés, des talismans de ces temps-là. On a cette fameuse médaille où Catherine est représentée toute nue entre les constellations d’Aries et Taurus, le nom d’Ébullé Asmodée sur sa tête, ayant un dard dans une main, un cœur dans l’autre, et dans l’exergue le nom d’Oxiel.

Jamais la démence des sortiléges ne fut plus en crédit. Il était commun de faire des figures de cire, qu’on piquait au cœur en prononçant des paroles inintelligibles. On croyait par là faire périr ses ennemis, et le mauvais succès ne détrompait pas. On fit subir la question à Cosme Ruggieri, Florentin, accusé d’avoir attenté, par de tels sortiléges, à la vie de Charles IX. Un de ces sorciers, condamné à être brûlé, dit, dans son interrogatoire, qu’il y en avait plus de trente mille en France.

Ces manies étaient jointes à des pratiques de dévotion, et ces pratiques se mêlaient à la débauche effrénée. Les protestants, au contraire, qui se piquaient de réforme, opposaient des mœurs austères à celles de la cour ; ils punissaient de mort l’adultère. Les spectacles, les jeux, leur étaient autant en horreur que les cérémonies de l’Église romaine ; ils mettaient presque au même rang la messe et les sortilèges : de sorte qu’il y avait deux nations dans la France absolument différentes l’une de l’autre, et on espérait d’autant moins la réunion que les huguenots avaient, surtout depuis la Saint-Barthélemy, formé le dessein de s’ériger en république.

Le roi de Navarre, qui fut depuis Henri IV, et le prince Henri de Condé, fils de Louis, assassiné à Jarnac, étaient les chefs du parti ; mais ils avaient été retenus prisonniers à la cour depuis le temps des massacres. Charles IX leur avait proposé l’alternative d’un changement de religion ou de la mort. Les princes, en qui la religion n’est presque jamais que leur intérêt, se résolvent rarement au martyre. Henri de Navarre et Henri de Condé s’étaient faits catholiques ; mais vers le temps de la mort de Charles IX,