Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/587

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une commission est envoyée au parlement pour condamner le maréchal après sa mort, pour juger sa femme Éléonore Galigaï, et pour couvrir par une cruauté juridique l’opprobre de l’assassinat. Cinq conseillers du parlement refusèrent d’assister à ce jugement ; mais il n’y eut que cinq hommes sages et justes.

Jamais procédure ne fut plus éloignée de l’équité, ni plus déshonorante pour la raison. Il n’y avait rien à reprocher à la maréchale ; elle avait été favorite de la reine, c’était là tout son crime : on l’accusa d’être sorcière ; on prit des agnus Dei qu’elle portait pour des talismans. Le conseiller Courtin lui demanda de quel charme elle s’était servie pour ensorceler la reine : Galigaï, indignée contre le conseiller, et un peu mécontente de Marie de Médicis, répondit : « Mon sortilége a été le pouvoir que les âmes fortes doivent avoir sur les esprits faibles. » Cette réponse ne la sauva pas ; quelques juges eurent assez de lumières et d’équité pour ne pas opiner à la mort ; mais le reste, entraîné par le préjugé public, par l’ignorance, et plus encore par ceux qui voulaient recueillir les dépouilles de ces infortunés, condamnèrent à la fois le mari déjà mort et la femme, comme convaincus de sortilége, de judaïsme, et de malversations. La maréchale fut exécutée (1617), et son corps brûlé ; le favori Luines eut la confiscation.

C’est cette infortunée Galigaï qui avait été le premier mobile de la fortune du cardinal de Richelieu, lorsqu’il était jeune encore, et qu’il s’appelait l’abbé de Chillon ; elle lui avait procuré l’évêché de Luçon, et l’avait enfin fait secrétaire d’État en 1616. Il fut enveloppé dans la disgrâce de ses protecteurs, et celui qui depuis en exila tant d’autres du haut du trône où il s’assit près de son maître fut alors exilé dans un petit prieuré au fond de l’Anjou.

Concini, sans être guerrier, avait été maréchal de France ; Luines fut quatre ans après connétable, étant à peine officier. Une telle administration inspira peu de respect : il n’y eut plus que des factions dans les grands et dans le peuple, et on osa tout entreprendre.

(1619) Le duc d’Épernon, qui avait fait donner la régence à la reine, alla la tirer du château de Blois où elle était reléguée, et la mena dans ses terres à Angoulême, comme un souverain qui secourait son alliée.

C’était là manifestement un crime de lèse-majesté, mais un crime approuvé de tout le royaume, et qui ne donnait au duc d’Épernon que de la gloire. On avait haï Marie de Médicis toute-puissante ; on l’aimait malheureuse. Personne n’avait murmuré