Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome12.djvu/589

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nomination au cardinalat que la reine demanda pour lui, et qu’elle obtint difficilement, fut la récompense de ce service. Le duc d’Épernon fut le premier à poser les armes, et ne demanda rien : tous les autres se faisaient payer par le roi pour lui avoir fait la guerre.

La reine et le roi son fils se virent à Brissac, et s’embrassèrent en versant des larmes, pour se brouiller ensuite plus que jamais. Tant de faiblesse, tant d’intrigues et de divisions à la cour, portaient l’anarchie dans le royaume. Tous les vices intérieurs de l’État, qui l’attaquaient depuis longtemps, augmentèrent, et tous ceux que Henri IV avait extirpés renaquirent.

L’Église souffrait beaucoup, et était encore plus déréglée.

L’intérêt de Henri IV n’avait pas été de la réformer ; la piété de Louis XIII, peu éclairée, laissa subsister le désordre ; la règle et la décence n’ont été introduites que par Louis XIV. Presque tous les bénéfices étaient possédés par des laïques, qui les faisaient desservir par de pauvres prêtres à qui on donnait des gages. Tous les princes du sang possédaient les riches abbayes. Plus d’un bien de l’Église était regardé comme un bien de famille. On stipulait une abbaye pour la dot d’une fille, et un colonel remontait son régiment avec le revenu d’un prieuré[1]. Les ecclé-

  1. Cet usage était moins un abus que le faible correctif d’un abus très-important. Le prince devrait sans doute réunir à son domaine et employer au service public les biens possédés par le clergé, en payant aux seuls ecclésiastiques utiles, même suivant les principes de la religion, c’est-à-dire aux évêques et aux curés, des appointements réglés par l’État, comme ceux de toutes les autres fonctions publiques, ou bien en laissant à la piété des fidèles le soin de pourvoir à leurs besoins, comme dans les premiers siècles de l’Église ; mais, tant que ce nouvel ordre ne sera point établi, n’est-il pas évident qu’il est plus raisonnable d’employer une abbaye à doter une fille ou à lever un régiment, qu’à enrichir un prêtre, un moine, ou une religieuse ?

    N’est-il pas étrange que la construction des églises et des presbytères, l’entretien des moines mendiants, les appointements des aumôniers des troupes ou des vaisseaux, soient à la charge des peuples ; qu’un clergé d’une richesse immense ait recours, pour bâtir des églises, à la ressource honteuse des loteries ; qu’il se fasse payer de toutes les fonctions qu’il exerce, qu’il vende pour douze ou quinze sous, à qui veut les acheter, les mérites infinis du corps et du sang de Jésus-Christ ?

    Une partie des biens de l’Église a été destinée par les donateurs au soulagement des pauvres : y aurait-il une meilleure manière de les soulager que de vendre ces biens pour payer les dettes de l’État, et pouvoir abolir des impôts onéreux ?

    Une autre partie a été donnée dans des vues d’instruction publique : pourquoi donc ne doterait-on pas avec des abbayes des établissements nécessaires pour l’éducation ? pourquoi n’en donnerait-on pas aux académies, aux colléges de droit ou de médecine ? pourquoi ne récompenserait-on pas avec une abbaye l’auteur d’un livre utile, d’une découverte importante, sans l’assujettir à la ridicule obligation à de porter l’habit d’un état dont il ne fait aucune fonction, ou de se faire sous-diacre dans l’espérance d’avoir part aux grâces ecclésiastiques : ce qui est une véritable simonie ? (K.)