Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome14.djvu/392

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Près de la Méhaigne, et vers les sources de la petite Ghette, le maréchal de Villeroi avait campé son armée. Le centre était à Ramillies, village devenu aussi fameux qu’Hochstedt. Il eût pu éviter la bataille. Les officiers généraux lui conseillaient ce parti ; mais le désir aveugle de la gloire l’emporta. (23 mai 1706) Il fit, à ce qu’on prétend, la disposition de manière qu’il n’y avait pas un homme d’expérience qui ne prévit le mauvais succès. Des troupes de recrue, ni disciplinées, ni complètes, étaient au centre : il laissa des bagages entre les lignes de son armée ; il posta sa gauche derrière un marais, comme s’il eût voulu l’empêcher d’aller à l’ennemi[1].

Marlborough, qui remarquait toutes ces fautes, arrange son armée pour en profiter. Il voit que la gauche de l’armée française ne peut aller attaquer sa droite ; il dégarnit aussitôt cette droite pour fondre vers Ramillies avec un nombre supérieur. M. de Gassion, lieutenant général, qui voit ce mouvement des ennemis, crie au maréchal : « Vous êtes perdu si vous ne changez votre ordre de bataille. Dégarnissez votre gauche, pour vous opposer à l’ennemi à nombre égal. Faites rapprocher vos lignes davantage. Si vous tardez un moment, il n’y a plus de ressource ». Plusieurs officiers appuyèrent ce conseil salutaire. Le maréchal ne les crut pas. Marlborough attaque. Il avait affaire à des ennemis rangés en bataille, comme il les eût voulu poster lui-même pour les vaincre. Voilà ce que toute la France a dit, et l’histoire est en partie le récit des opinions des hommes ; mais ne devait-on pas dire aussi que les troupes des alliés étaient mieux disciplinées, que leur confiance en leurs chefs et en leurs succès passés leur inspirait plus d’audace ? N’y eut-il pas des régiments français qui firent mal leur devoir ? Et les bataillons les plus inébranlables au feu ne font-ils pas la destinée des États ? L’armée française ne résista pas une demi-heure. On s’était battu près de huit heures à Hochstedt, et on avait tué près de huit mille hommes aux vainqueurs : mais à la journée de Ramillies, on ne leur en tua pas deux mille cinq cents : ce fut une déroute totale ; les Français y perdirent vingt mille hommes, la gloire de la nation, et l’espérance de reprendre l’avantage, La Bavière, Cologne, avaient été perdues par la bataille d’Hochstedt : toute la Flandre espagnole le fut par celle de Ramillies, Marborough entra victorieux dans Anvers, dans Bruxelles : il prit Ostende : Menin se rendit à lui.

Le maréchal de Villeroi, au désespoir, n’osait écrire au roi

  1. Voyez les Mémoires de Fouquière. (Note de Voltaire.)