Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome15.djvu/166

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tions, toute la politique changèrent dans sa famille et chez tous les princes.

Le cardinal Albéroni, premier ministre d’Espagne, se mit en tête de bouleverser l’Europe, et fut sur le point d’en venir à bout. Il avait en peu d’années rétabli les finances et les forces de la monarchie espagnole ; il forma le projet d’y réunir la Sardaigne, qui était alors à l’empereur, et la Sicile, dont les ducs de Savoie étaient en possession depuis la paix d’Utrecht. Il allait changer la constitution de l’Angleterre pour l’empêcher de s’opposer à ses desseins ; et, dans la même vue, il était prêt d’exciter en France une guerre civile. Il négociait à la fois avec la Porte-Ottomane, avec le czar Pierre Le Grand, et avec Charles XII. Il était prêt d’engager les Turcs à renouveler la guerre contre l’empereur ; et Charles XII, réuni avec le czar, devait mener lui-même le prétendant en Angleterre, et le rétablir sur le trône de ses pères.

Le cardinal, en même temps, soulevait la Bretagne en France, et déjà il faisait filer secrètement dans le royaume quelques troupes déguisées en faux-sauniers, conduites par un nommé Colineri, qui devait se joindre aux révoltés. La conspiration de la duchesse du Maine, du cardinal de Polignac, et de tant d’autres, était prête d’éclater ; le dessein était d’enlever, si l’on pouvait, le duc d’Orléans, de lui ôter la régence, et de la donner au roi d’Espagne Philippe V[1]. Ainsi le cardinal Albéroni, autrefois curé de village auprès de Parme, allait être à la fois premier ministre d’Espagne et de France, et donnait à l’Europe entière une face nouvelle.

La fortune fit évanouir tous ces vastes projets ; une simple courtisane découvrit à Paris la conspiration, qui devint inutile dès qu’elle fut connue. Cette affaire mérite un détail qui fera voir comment les plus faibles ressorts font souvent les grandes destinées[2].

Le prince de Cellamare, ambassadeur d’Espagne à Paris, conduisait toute cette intrigue. Il avait avec lui le jeune abbé de Porto-Carrero, qui faisait son apprentissage de politique et de plaisir. Une femme publique, nommée Fillon, auparavant fille de joie du plus bas étage, devenue une entremetteuse distinguée, fournissait des filles à ce jeune homme. Elle avait longtemps

  1. Oncle du roi de France.
  2. Familier de la cour de Sceaux, et protégé du maréchal de Villars, Voltaire aurait eu encore bien d’autres détails à donner sur cette conspiration. (G. A.)