Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome15.djvu/324

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huit canons, nommée le Trial (l’Épreuve), fut le premier navire de cette espèce qui osa doubler le cap Horn. Elle s’empara depuis, dans la mer du Sud, d’un bâtiment espagnol de six cents tonneaux, dont l’équipage ne pouvait comprendre comment il avait été pris par une barque venue d’Angleterre dans l’océan Pacifique.

Cependant, en doublant le cap Horn, après avoir passé le détroit de Le Maire, des tempêtes extraordinaires battent les vaisseaux d’Anson, et les dispersent. Un scorbut d’une nature affreuse fait périr la moitié de l’équipage ; le seul vaisseau du commodore aborde dans l’île déserte de Juan Fernandez, dans la mer du Sud, en remontant vers le tropique du Capricorne.

Un lecteur raisonnable, qui voit avec quelque horreur ces soins prodigieux que prennent les hommes pour se rendre malheureux, eux et leurs semblables, apprendra peut-être avec satisfaction que George Anson, trouvant dans cette île déserte le climat le plus doux et le terrain le plus fertile, y sema des légumes et des fruits dont il avait apporté les semences et les noyaux, et qui bientôt couvrirent l’île entière[1]. Des Espagnols qui y relâchèrent quelques années après, ayant été faits depuis prisonniers en Angleterre, jugèrent qu’il n’y avait qu’Anson qui eût pu réparer, par cette attention généreuse, le mal que fait la guerre, et ils le remercièrent comme leur bienfaiteur.

On trouva sur la côte beaucoup de lions de mer, dont les mâles se battent entre eux pour les femelles ; et on fut étonné d’y voir dans les plaines des chèvres qui avaient les oreilles coupées, et qui par là servirent de preuve aux aventures d’un Anglais nommé Selkirk, qui[2], abandonné dans cette île, y avait vécu seul plusieurs années. Qu’il soit permis d’adoucir par ces petites circonstances la tristesse d’une histoire qui n’est qu’un récit de meurtres et de calamités. Une observation plus intéressante fut celle de la variation de la boussole, qu’on trouva conforme au système de Halley. L’aiguille aimantée suivait exactement la route que ce grand astronome lui avait tracée. Il donna des lois à la

  1. Anson resta bien malgré lui trois mois dans cette île à refaire sa flotte. (G. A.)
  2. Alexandre Selkirk, né en Écosse vers 1680, avait été abandonné sur l’île inhabitée de Juan Fernandez ; il y fut trouvé le 1er février 1709, par le navigateur Rogers, après un séjour de quatre ans et quatre mois, pendant lequel il tua un grand nombre de chèvres sauvages. M. Mentelle, dans l’article Selkirk de la Biographie universelle, croit que cette aventure et celle d’un moskite indien, abandonné dans la même île en 1681, ont fourni à Daniel de Foé le sujet du roman de Robinson. (Cl.)