Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome15.djvu/408

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Martinique, et le plus fort commerçant des îles, fit une banqueroute de plus de trois millions. Les intéressés se pourvurent au parlement du Paris. On crut découvrir alors que le général jésuite résidant à Rome, gouvernait despotiquement les biens de la société. Le parlement de Paris condamna ce général et tous les frères jésuites solidairement à payer la banqueroute de La Valette.

Ce procès, qui indigna la France contre les jésuites, conduisit à examiner cet institut singulier qui rendait ainsi un général italien maître absolu des personnes et des fortunes d’une société de Français. On fut surpris de voir que jamais l’ordre des jésuites n’avait été formellement reçu en France par la plupart des parlements du royaume : on déterra leurs constitutions, et tous les parlements les trouvèrent incompatibles avec les lois. Ils rappelèrent alors toutes les anciennes plaintes faites contre cet ordre, et plus de cinquante volumes de leurs décisions théologiques contre la sûreté de la vie des rois. Les jésuites ne se défendirent qu’en disant que les jacobins et saint Thomas en avaient écrit autant. Ils ne prouvaient par cette réponse autre chose, sinon que les jacobins étaient condamnables comme eux. À l’égard de Thomas d’Aquin, il est canonisé ; mais il y a, dans sa Somme ultramontaine, des décisions que les parlements de France feraient brûler le jour de sa fête si on voulait s’en servir pour troubler l’État. Comme il dit, en divers endroits, que l’Église a le droit de déposer un prince infidèle à l’Église, il permet en ce cas le parricide. On peut, avec de telles maximes, gagner le paradis et la corde.

Le roi daigna se mêler de l’affaire des jésuites, et pacifier encore cette querelle comme les autres. Il voulut, par un édit, réformer paternellement les jésuites en France ; mais on prétend que le pape Clément XIII ayant dit qu’il fallait ou qu’ils restassent comme ils étaient, on qu’ils n’existassent pas, cette réponse du pape est ce qui les a perdus. On leur reprochait encore des assemblées secrètes. Le roi les abandonna alors aux parlements de son royaume, qui tous, l’un après l’autre, leur ont ôté leurs collèges et leurs biens[1].

Les parlements ne les ont condamnés que sur quelques règles de leur institut que le roi pouvait réformer, sur des maximes

  1. Les collèges des jésuites furent fermés le 1er avril 1762, le 6 août de la même année leurs vœux furent déclares abusifs, et la société fut dissoute. Les jésuites n’en restèrent pas moins dans le royaume en portant l’habit séculier jusqu’en 1764. (G. A.)