Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome15.djvu/437

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dans les provinces régies par la coutume, lorsque cette coutume n’a rien décidé. Mais ces lois romaines sont au nombre de quarante mille, et sur ces quarante mille lois il y a mille gros commentaires qui se contredisent.

Outre ces quarante mille lois, dont on cite toujours quelqu’une au hasard, nous avons cinq cent quarante coutumes différentes, en comptant les petites villes et même quelques bourgs, qui dérogent aux usages de la juridiction principale ; de sorte qu’un homme qui court la poste, en France, change de lois plus souvent qu’il ne change de chevaux, comme on l’a déjà dit[1], et qu’un avocat qui sera très-savant dans sa ville ne sera qu’un ignorant dans la ville voisine.

[2] Quelle prodigieuse contrariété entre les lois du même royaume ! À Paris, un homme qui a été domicilié dans la ville pendant un an et un jour est réputé bourgeois. En Franche-Comté, un homme libre qui a demeuré un an et un jour dans une maison mainmortable devient esclave ; ses collatéraux n’hériteraient pas de ce qu’il aurait acquis ailleurs, et ses propres enfants sont réduits à la mendicité s’ils ont passé un an loin de la maison où le père est mort. La province est nommée franche ; mais quelle franchise !

Ce qui est plus déplorable, c’est qu’en Franche-Comté, en Bourgogne, dans le Nivernais, dans l’Auvergne, et dans quelques autres provinces, les chanoines, les moines, ont des mainmortables, des esclaves. On a vu cent fois des officiers décorés de l’ordre militaire de Saint-Louis, et chargés de blessures, mourir serfs mainmortables d’un moine aussi insolent qu’inutile au monde. Ce mot de mainmortable vient, dit-on, de ce qu’autrefois, lorsqu’un de ces serfs décédait sans laisser d’effets mobiliers que son seigneur pût s’approprier, on apportait au seigneur la main droite du mort, digne origine de cette domination[3]. Il y eut plus

  1. Dialogue entre un plaideur et un avocat ; voyez aux Mélanges, et la xviie des Remarques de l’Essai sur les Mœurs. (B.)
  2. Cet alinéa est extrait du paragraphe xxiii du Commentaire sur le livre Des Délits et des Peines. (B.)
  3. On lit domination dans les éditions de 1769 (in-4o), de 1775, et dans celles de Kehl. Un éditeur récent a mis dénomination.

    Voltaire, reparlant de la mainmorte, met dans la bouche d’un syndic des habitants du Mont-Jura ces paroles : « Lorsque autrefois nos maîtres n’étaient pas contents des dépouilles dont ils s’emparaient dans nos chaumières après notre mort, ils nous faisaient déterrer ; on coupait la main droite à nos cadavres, et on la leur présentait en cérémonie comme une indemnité de l’argent qu’ils n’avaient pu ravir à notre indigence, et comme un exemple terrible qui avertissait les enfants de ne jamais toucher aux effets de leurs pères, qui devaient être la proie des moines nos souverains. » Voyez la Voix du curé sur le procès des serfs du Mont-Jura. (B.)