Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/104

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point ; et enfin un prêtre du grand commun vint le confesser.

On mit d’abord le coupable entre les mains de la justice du grand-prévôt de l’hôtel, selon les lois du royaume. Nous avons vu[1] que c’est ainsi qu’on en avait usé lorsqu’on fit le procès au cadavre de Jacques Clément.

Dès que les gardes du roi eurent saisi Damiens, ils le menèrent dans une chambre basse, qu’on appelle le salon des gardes. Le duc d’Ayen, capitaine des gardes, le chancelier Lamoignon, le garde des sceaux Machault, Rouillé, fils d’un employé dans les postes, devenu secrétaire d’État des affaires étrangères, étaient accourus. Les gardes l’avaient déjà dépouillé tout nu, et s’étaient saisis d’un couteau à deux lames qu’on avait trouvé sur lui. L’une de ces lames était un canif long de quatre pouces avec lequel il avait frappé le roi à travers un manteau fort épais et tous ses habits, de façon que la blessure heureusement n’était guère plus considérable qu’un coup d’épingle.

Avant que le lieutenant du grand-prévôt, nommé Le Clerc du Brillet, qui juge souverainement au nom du grand-prévôt, fût arrivé, quelques gardes du corps, dans les premiers mouvements de leur colère, et dans l’incertitude du danger de la vie de leur maître, avaient tenaillé ce misérable avec des pincettes rougies au feu, et le garde des sceaux Machault leur avait même prêté la main.

À son premier interrogatoire par-devant le lieutenant Brillet, il dit qu’il avait attenté sur le roi à cause de la religion.

Après un second interrogatoire, Belot, exempt des gardes de la prévôté, étant dans sa prison, Damiens dit à Belot qu’il connaissait beaucoup de conseillers au parlement. Belot écrivit les noms de quelques-uns, que Damiens dicta : ces noms étaient La Grange[2], Bèze de Lys, La Guillaumie, Clément, Lambert, le président de Rieux Bonainvilliers (il voulait dire Boulainvilliers) ; ce président était fils du célèbre Samuel Bernard, le plus riche banquier du royaume. Il prenait le nom de Boulainvilliers, parce qu’il avait épousé une fille de cet illustre nom. C’était alors un usage assez commun dans la plus haute noblesse de marier ses filles aux fils de gens d’affaires, que leurs richesses rendaient bien supérieurs dans la société à la noblesse pauvre et méprisée.

  1. Voyez tome XII, page 537 ; tome XV, page 541 ; et dans les Mélanges, année 1766, l’opuscule intitulé le président de Thou justifié, etc.
  2. Voici les noms tels qu’on les lit dans l’Almanach royal de 1757 : Rolland de Challerange, de Bèze de Lys, de La Guillaumie, Clément de Feillet, Lambert, le président Denis-Gabriel-Henri Bernard de Boulainvilliers. (B.)