Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/133

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PRÉFACE[1]
DE L’ÉDITION DE 1748.

L’incrédulité[2], souvenons-nous-en, est le fondement de toute sagesse, selon Aristote. Cette maxime est fort bonne pour qui lit l’histoire, et surtout l’histoire ancienne.

Que de faits absurdes, quel amas de fables qui choquent le sens commun ! Hé bien, n’en croyez rien.

Il y a eu des rois à Rome, des consuls, des décemvirs. Le peuple romain a détruit Carthage ; César a vaincu Pompée : tout cela est vrai ; mais quand on vous dit que Castor et Pollux ont combattu pour ce peuple ; qu’une vestale avec sa ceinture a mis à flot un vaisseau engravé ; qu’un gouffre s’est refermé quand Curtius s’y est jeté : n’en croyez rien. Vous lisez partout des prodiges, des prédictions accomplies, des guérisons miraculeuses opérées dans les temples d’Esculape : n’en croyez rien ; mais cent témoins ont signé le procès-verbal de ces miracles sur des tables d’airain ; mais les temples étaient remplis d’ex-voto qui attestaient les guérisons : croyez qu’il y a eu des imbéciles et des fripons qui ont attesté ce qu’ils n’ont point vu. Croyez qu’il y a eu des dévots qui ont fait des présents aux prêtres d’Esculape quand leurs enfants ont été guéris d’un rhume ; mais pour les miracles d’Esculape, n’en croyez rien. Ils ne sont pas plus vrais que ceux du jésuite Xavier[3], à qui un cancre vint rapporter

  1. Dans les éditions des Œuvres de Voltaire données par les frères Cramer, ainsi que dans les éditions in-4° et encadrée, ce morceau, sous le titre de Pyrrhonisme de l’histoire, était au nombre des pièces préliminaires de l’Histoire de Charles XII. Dans les éditions de Kehl et quelques-unes de ses réimpressions, ce morceau formait, dans les Mélanges historiques, l’article XI des Fragments sur l’histoire. On l’avait intitulé Qu’il faut savoir douter ; éclaircissements sur l’histoire de Charles XII. En conservant ce titre, d’autres éditeurs l’avaient mis à la fin de l’Histoire de Charles XII. (B.)
  2. Dans l’édition de 1748, cette préface commençait ainsi : « L’incrédulité, dit Aristote, est le fondement de toute sagesse. Cette maxime, etc. » (B.)
  3. Voyez, dans le Dictionnaire philosophique, l’article Xavier.