Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/141

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par de grandes vertus, comme leur vie ne fournit aucun exemple ni à imiter ni à fuir, elle n’est pas digne qu’on s’en souvienne. De tant d’empereurs de Rome, d’Allemagne, de Moscovie, de tant de sultans, de califes, de papes, de rois, combien y en a-t-il dont le nom ne mérite de se trouver ailleurs que dans les tables chronologiques, où ils ne sont que pour servir d’époques ?

Il y a un vulgaire parmi les princes comme parmi les autres hommes ; cependant la fureur d’écrire est venue au point qu’à peine un souverain cesse de vivre que le public est inondé de volumes sous le nom de mémoires, d’histoire de sa vie, d’anecdotes de sa cour. Par là les livres se multiplient de telle sorte qu’un homme qui vivrait cent ans, et qui les emploierait à lire, n’aurait pas le temps de parcourir ce qui s’est imprimé sur l’histoire seule, depuis deux siècles, en Europe.

Cette démangeaison de transmettre à la postérité des détails inutiles, et d’arrêter les yeux des siècles à venir sur des événements communs, vient d’une faiblesse très-ordinaire à ceux qui ont vécu dans quelque cour, et qui ont eu le malheur d’avoir quelque part aux affaires publiques. Ils regardent la cour où ils ont vécu comme la plus belle qui ait jamais été ; le roi qu’ils ont vu, comme le plus grand monarque ; les affaires dont ils se sont mêlés, comme ce qui a jamais été de plus important dans le monde. Ils s’imaginent que la postérité verra tout cela avec les mêmes yeux.

Qu’un prince entreprenne une guerre, que sa cour soit troublée d’intrigues, qu’il achète l’amitié d’un de ses voisins, et qu’il vende la sienne à un autre ; qu’il fasse enfin la paix avec ses ennemis après quelques victoires et quelques défaites ; ses sujets, échauffés par la vivacité de ces événements présents, pensent être dans l’époque la plus singulière depuis la création. Qu’arrive-t-il ? ce prince meurt ; on prend après lui des mesures toutes différentes ; on oublie, et les intrigues de sa cour, et ses maîtresses, et ses ministres, et ses généraux, et ses guerres, et lui-même.

Depuis le temps que les princes chrétiens tâchent de se tromper les uns les autres, et font des guerres et des alliances, on a signé des milliers de traites et donné autant de batailles ; les belles ou infâmes actions sont innombrables. Quand toute cette foule d’événements et de détails se présente devant la postérité, ils sont presque tous anéantis les uns par les autres ; les seuls qui restent sont ceux qui ont produit de grandes révolutions, ou ceux qui, ayant été décrits par quelque écrivain excellent, se sauvent de la foule, comme des portraits d’hommes obscurs peints par de grands maîtres.