Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/166

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[1]Le feu roi Charles XI, dans ses sévérités pour ses sujets, n’avait pas épargné les Livoniens. Il les avait dépouillés de leurs priviléges et d’une partie de leurs patrimoines. Patkul, malheureusement célèbre depuis par sa mort tragique, fut député de la noblesse livonienne pour porter au trône les plaintes de la province. Il fit à son maître une harangue respectueuse, mais forte et pleine de cette éloquence mâle que donne la calamité quand elle est jointe à la hardiesse. Mais les rois ne regardent trop souvent ces harangues publiques que comme des cérémonies vaines qu’il est d’usage de souffrir, sans y faire attention. Toutefois Charles XI, dissimulé quand il ne se livrait pas aux emportements de sa colère, frappa doucement sur l’épaule de Patkul : « Vous avez parlé pour votre patrie en brave homme, lui dit-il, je vous en estime ; continuez. » Mais peu de jours après il le fit déclarer coupable de lèse-majesté, et, comme tel, condamner à la mort. Patkul, qui s’était caché, prit la fuite. Il porta dans la Pologne ses ressentiments. Il fut admis depuis devant le roi Auguste. Charles XI était mort ; mais la sentence de Patkul et son indignation subsistaient. Il représenta au monarque polonais la facilité de la conquête de la Livonie : des peuples désespérés, prêts à secouer le joug de la Suède ; un roi enfant, incapable de se défendre. Ces sollicitations furent bien reçues d’un prince déjà tenté de cette conquête. Auguste, à son couronnement, avait promis de faire ses efforts pour recouvrer les provinces que la Pologne avait perdues. Il crut, par son irruption en Livonie, plaire à la république, et affermir son pouvoir ; mais il se trompa dans ces deux idées, qui paraissaient si vraisemblables. Tout fut prêt bientôt pour une invasion soudaine, sans même daigner recourir d’abord à la vaine formalité des déclarations de guerre et des manifestes. Le nuage grossissait en même temps du côté de la Moscovie. Le monarque qui la gouvernait mérite l’attention de la postérité[2].

Pierre Alexiowitz, czar de Russie, s’était déjà rendu redoutable par la bataille qu’il avait gagnée sur les Turcs en 1697[3] et par la prise d’Azof, qui lui ouvrait l’empire de la mer Noire. Mais c’était par des actions plus étonnantes que des victoires qu’il cherchait le nom de grand. La Moscovie, ou Russie, embrasse le

  1. Tout cet article se trouve presque mot pour mot au tome X du P. Barre. (Note de Voltaire.)
  2. Ce n’est que trente ans après son Histoire de Charles XII que Voltaire a écrit son Histoire de Pierre le Grand.
  3. Ou plutôt en 1695, comme le dit Voltaire lui-même dans son Histoire de Russie.