Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/168

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temps d’abstinence, ils n’osaient se nourrir ni d’œufs ni de lait. Dieu et saint Nicolas étaient les objets de leur culte, et immédiatement après eux, le czar et le patriarche. L’autorité de ce dernier était sans bornes, comme leur ignorance. Il rendait des arrêts de mort, et infligeait les supplices les plus cruels, sans qu’on put appeler de son tribunal. Il se promenait à cheval deux fois l’an, suivi de tout son clergé en cérémonie : le czar, à pied, tenait la bride du cheval ; et le peuple se prosternait dans les rues comme les Tartares devant leur grand-lama. La confession était pratiquée ; mais ce n’était que dans le cas des plus grands crimes : alors l’absolution leur paraissait nécessaire, mais non le repentir. Ils se croyaient purs devant Dieu avec la bénédiction de leurs papas. Ainsi ils passaient sans remords de la confession au vol et à l’homicide ; et ce qui est un frein pour d’autres chrétiens était chez eux un encouragement à l’iniquité. Ils faisaient scrupule de boire du lait un jour de jeûne ; mais les pères de famille, les prêtres, les femmes, les filles, s’enivraient d’eau-de-vie les jours de fête. On disputait cependant sur la religion en ce pays comme ailleurs ; la plus grande querelle était pour savoir si les laïques devaient faire le signe de la croix avec deux doigts ou avec trois. Un certain Jacob Nursuff, sous le précédent règne, avait excité une sédition dans Astracan au sujet de cette dispute. Il y avait même des fanatiques, comme parmi ces nations policées chez qui tout le monde est théologien ; et[1] Pierre, qui poussa toujours la justice jusqu’à la cruauté, fit périr par le feu quelques-uns de ces misérables qu’on nommait vosko-jésuites.

Le czar, dans son vaste empire, avait beaucoup d’autres sujets qui n’étaient pas chrétiens. Les Tartares, qui habitent le bord occidental de la mer Caspienne et des Palus-Méotides, sont mahométans. Les Sibériens, les Ostiaques, les Samoïèdes, qui sont vers la mer Glaciale, étaient des sauvages dont les uns étaient idolâtres, les autres n’avaient pas même la connaissance d’un dieu : et cependant les Suédois envoyés prisonniers parmi eux ont été plus contents de leurs mœurs que de celles des anciens Moscovites.

Pierre Alexiowitz avait reçu une éducation qui tendait à augmenter encore la barbarie de cette partie du monde. Son naturel lui fit d’abord aimer les étrangers, avant qu’il sût à quel point ils pouvaient lui être utiles. Le Fort, comme on l’a déjà

  1. La fin de cet alinéa ne se trouve que dans les dernières éditions. Vosko-jésuites veut dire armée de jésuites.