Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/176

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frugalité la plus grande. Il avait aimé le faste dans les habits ; il ne fut vêtu depuis que comme un simple soldat. On l’avait soupçonné d’avoir eu une passion pour une femme de sa cour : soit que cette intrigue fût vraie ou non, il est certain qu’il renonça alors aux femmes pour jamais, non-seulement de peur d’en être gouverné, mais pour donner l’exemple à ses soldats, qu’il voulait contenir dans la discipline la plus rigoureuse ; peut-être encore par la vanité d’être le seul de tous les rois qui domptât un penchant si difficile à surmonter. Il résolut aussi de s’abstenir de vin tout le reste de sa vie[1]. Les uns m’ont dit qu’il n’avait pris ce parti que pour dompter en tout la nature, et pour ajouter une nouvelle vertu à son héroïsme ; mais le plus grand nombre m’a assuré qu’il voulut par là se punir d’un excès qu’il avait commis, et d’un affront qu’il avait fait à table à une femme, en présence même de la reine sa mère. Si cela est ainsi, cette condamnation de soi-même, et cette privation qu’il s’imposa toute sa vie, sont une espèce d’héroïsme non moins admirable[2].

Il commença par assurer des secours au duc de Holstein, son beau-frère. Huit mille hommes furent envoyés d’abord en Poméranie, province voisine du Holstein, pour fortifier le duc contre les attaques des Danois. Le duc en avait besoin. Ses États étaient déjà ravagés, son château de Gottorp pris, sa ville de Tonningue pressée par un siége opiniâtre, où le roi de Danemark était venu en personne, pour jouir d’une conquête qu’il croyait sûre. Cette étincelle commençait à embraser l’empire. D’un côté, les troupes saxonnes du roi de Pologne, celles de Brandebourg, de

  1. Variante : « Ce n’est pas, comme on l’a prétendu, qu’il voulût se punir d’un excès dans lequel on disait qu’il s’était laissé emporter à des actions indignes de lui : rien n’est plus faux que ce bruit populaire. Jamais le vin n’avait surpris sa raison, etc. » La Motraye et Nordberg ayant contredit Voltaire sur ce point, Voltaire essaya un moment de maintenir ce qu’il disait là (voyez plus loin les Notes sur les Remarques de La Motraye) ; cependant il corrigea son texte après de nouvelles observations que lui fit le prince Poniatowski.
  2. « Ce sont les reproches de la reine sa grand’mère, dit le prince Poniatowski, qui ont décidé Charles XII à s’abstenir de vin. Un jour qu’il revenait de la chasse, et qu’il avait bu copieusement à son déjeuner, il se présenta au dîner de la reine tout crotté et couvert du sang des animaux qu’on avait tués. La reine lui fit quelques reproches amers. Le prince ne voulut pas en entendre plus long ; il se retira avec précipitation, et l’éperon de sa botte, se trouvant, soit exprès, soit par mégarde, accroché à la nappe, il renversa tous les plats sur la reine. Le lendemain, à l’heure du dîner, la reine renouvela ses réprimandes, en lui reprochant surtout de se livrer au vin. Charles XII se leva, courut au buffet, se fit remplir de vin un grand verre, et le but à la santé de la reine ; il ajouta que, puisque cette liqueur l’avait fait manquer au respect qu’il lui devait, c’était pour la dernière fois de sa vie qu’il en buvait : et il tint parole. »