Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/188

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t’avons-nous offensé dans nos sacrifices, génuflexions, révérences et actions de grâces, pour que tu nous aies ainsi abandonnés ? Nous avions imploré ton assistance contre ces terribles, insolents, enragés, épouvantables, indomptables destructeurs, lorsque, comme des lions et des ours qui ont perdu leurs petits, ils nous ont attaqués, effrayés, blessés, tués par milliers, nous qui sommes ton peuple. Comme il est impossible que cela soit arrivé sans sortilége et enchantement, nous te supplions, ô grand saint Nicolas, d’être notre champion et notre porte-étendard, de nous délivrer de cette foule de sorciers, et de les chasser bien loin de nos frontières avec la récompense qui leur est due. »

Tandis que les Russes se plaignaient à saint Nicolas de leur défaite, Charles XII faisait rendre grâces à Dieu, et se préparait à de nouvelles victoires[1].

Le roi de Pologne s’attendit bien que son ennemi, vainqueur des Danois et des Moscovites, viendrait bientôt fondre sur lui. Il se ligua plus étroitement que jamais avec le czar. Ces deux princes convinrent d’une entrevue pour prendre leurs mesures de concert. Ils se virent à Birzen, petite ville de Lithuanie, sans aucune de ces formalités qui ne servent qu’à retarder les affaires, et qui ne convenaient ni à leur situation ni à leur humeur. Les princes du Nord se voient avec une familiarité qui n’est point encore établie dans le midi de l’Europe[2]. Pierre et Auguste passèrent quinze jours ensemble dans des plaisirs qui allèrent jusqu’à l’excès : car le czar, qui voulait réformer sa nation, ne put jamais corriger dans lui-même son penchant dangereux pour la débauche.

Le roi de Pologne s’engagea à fournir au czar cinquante mille hommes de troupes allemandes, qu’on devait acheter de divers princes, et que le czar devait soudoyer. Celui-ci, de son côté, devait envoyer cinquante mille Russes en Pologne[3] pour y apprendre l’art de la guerre, et promettait de payer au roi Auguste trois millions de rixdales en deux ans. Ce traité, s’il eût été exécuté, eût pu être fatal au roi de Suède : c’était un moyen prompt et sûr d’aguerrir les Moscovites ; c’était peut-être forger des fers à une partie de l’Europe.

  1. C’est ici que finissait le livre premier dans les premières éditions.
  2. Voltaire avait dit d’abord, comme Limiers et quelques autres, que, par le conseil de Piper, Charles XII avait gagné un gentilhomme écossais engagé dans un régiment saxon de cuirassiers destiné à la garde du czar, pour l’instruire de ce qui se passerait aux conférences de Birzen. Nordberg montra que c’était une erreur. (G. A.)
  3. Voltaire ne dit que vingt mille dans le chapitre XII de la première partie de l’Histoire de Russie sous Pierre le Grand.