Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/230

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pouvoir satisfaire Charles XII et son honneur en même temps. Il envoya des gardes pour livrer ce malheureux aux troupes suédoises ; mais auparavant il envoya au gouverneur de Koënigstein un ordre secret de laisser échapper son prisonnier. La mauvaise fortune de Patkul l’emporta sur le soin qu’on prenait de le sauver. Le gouverneur, sachant que Patkul était très-riche, voulut lui faire acheter sa liberté. Le prisonnier, comptant encore sur le droit des gens et informé des intentions du roi Auguste, refusa de payer ce qu’il pensait devoir obtenir pour rien. Pendant cet intervalle les gardes commandés pour saisir le prisonnier arrivèrent, et le livrèrent immédiatement à quatre capitaines suédois, qui l’emmenèrent d’abord au quartier général d’Alt-Rantstadt, où il demeura trois mois attaché à un poteau avec une grosse chaîne de fer. De là il fut conduit à Casimir.

Charles XII, oubliant que Patkul était ambassadeur du czar, et se souvenant seulement qu’il était né son sujet, ordonna au conseil de guerre de le juger avec la dernière rigueur. Il fut condamné à être rompu vif, et à être mis en quartiers. Un chapelain vint lui annoncer qu’il fallait mourir, sans lui apprendre le genre du supplice. Alors cet homme, qui avait bravé la mort dans tant de batailles, se trouvant seul avec un prêtre, et son courage n’étant plus soutenu par la gloire ni par la colère, sources de l’intrépidité des hommes, répandit amèrement des larmes dans le sein du chapelain. Il était fiancé avec une dame saxonne nommée Mme d’Einsiedel, qui avait de la naissance, du mérite et de la beauté, et qu’il avait compté d’épouser à peu près dans le temps même qu’on le livra au supplice. Il recommanda au chapelain d’aller la trouver pour la consoler, et de l’assurer qu’il mourait plein de tendresse pour elle. Quand on l’eut conduit au lieu du supplice, et qu’il vit les roues et les pieux dressés, il tomba dans des convulsions de frayeur, et se rejeta dans les bras du ministre, qui l’embrassa en le couvrant de son manteau et en pleurant. Alors un officier suédois lut à haute voix un papier dans lequel étaient ces paroles :

« On fait savoir que l’ordre très-exprès de Sa Majesté, notre seigneur très-clément, est que cet homme, qui est traître à la patrie, soit roué et écartelé pour réparation de ses crimes, et pour l’exemple des autres. Que chacun se donne de garde de la trahison, et serve son roi fidèlement. » À ces mots de prince très-clément : « Quelle clémence ! » dit Patkul ; et à ceux de traître à la patrie : « Hélas ! dit-il, je l’ai trop bien servie.» Il reçut seize coups, et souffrit le supplice le plus long et le plus affreux qu’on puisse