Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/267

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raconter les exploits du roi de Suède, et la charmait par ses récits. La sultane, par une secrète inclination, dont presque toutes les femmes se sentent surprises en faveur des hommes extraordinaires, même sans les avoir vus, prenait hautement dans le sérail le parti de ce prince : elle ne l’appelait que son lion. « Quand voulez-vous donc, disait-elle quelquefois au sultan son fils, aider mon lion à dévorer ce czar ? » Elle passa même par-dessus les lois austères du sérail, au point d’écrire de sa main plusieurs lettres au comte Poniatowski, entre les mains duquel elles sont encore au temps qu’on écrit cette histoire[1].

Cependant on avait conduit le roi avec honneur à Bender, par le désert qui s’appelait autrefois la solitude des Gètes. Les Turcs eurent soin que rien ne manquât sur sa route de tout ce qui pouvait rendre son voyage plus agréable. Beaucoup de Polonais, de Suédois, de Cosaques, échappés les uns après les autres des mains des Moscovites, venaient par différents chemins grossir sa suite sur la route. Il avait avec lui dix-huit cents hommes quand il se trouva à Bender : tout ce monde était nourri, logé, eux et leurs chevaux, aux dépens du Grand Seigneur.

Le roi voulut camper auprès de Bender, au lieu de demeurer dans la ville. Le sérasquier Jussuf, bacha, lui fit dresser une tente magnifique, et on en fournit à tous les seigneurs de sa suite. Quelque temps après, le prince se fit bâtir une maison dans cet endroit : ses officiers en firent autant à son exemple ; les soldats dressèrent des baraques ; de sorte que ce camp devint insensiblement une petite ville. Le roi n’étant point encore guéri de sa blessure, il fallut lui tirer du pied un os carié ; mais dès qu’il put monter à cheval, il reprit ses fatigues ordinaires, toujours se levant avant le soleil, lassant trois chevaux par jour, faisant faire l’exercice à ses soldats. Pour tout amusement il jouait quelquefois aux échecs : si les petites choses peignent les hommes, il est permis de rapporter qu’il faisait toujours marcher le roi à ce jeu ; il s’en servait plus que des autres pièces, et par là il perdait toutes les parties[2].

  1. Cette phrase existe dès l’édition de 1731. (B.)
  2. Variante : « Seulement il jouait quelquefois aux échecs avec le général Poniatowski ou M. de Grothusen, son trésorier. Ceux qui voulaient lui plaire l’accompagnaient dans ses courses à cheval, et étaient en bottes tout le jour. Un matin qu’il entrait chez son chancelier Muller, qui était encore endormi, il défendit qu’on l’éveillât, et attendit dans l’antichambre. Il y avait un grand feu dans la cheminée, et quelques paires de souliers auprès, que Muller avait fait venir d’Allemagne pour son usage ; le roi les jeta tous au feu, et s’en alla. Quand le chancelier sentit à son réveil l’odeur du cuir brûlé, et en apprit la raison : « Voilà un étrange roi, dit-il, dont il faut que le chancelier soit toujours botté. »