Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/299

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Charles ne répondit autre chose, sinon que le Grand Seigneur lui avait promis une armée et non une escorte, et que les rois devaient tenir leur parole.

Cependant le général Flemming, ministre et favori du roi Auguste, entretenait une correspondance secrète avec le kan de Tartarie et le sérasquier de Bender. La Mare, gentilhomme français, colonel au service de Saxe, avait fait plus d’un voyage de Bender à Dresde, et tous ces voyages étaient suspects.

Précisément dans ce temps le roi de Suède fit arrêter sur les frontières de la Valachie un courrier que Flemming envoyait au prince de Tartarie. Les lettres lui furent apportées ; on les déchiffra : on y vit une intelligence marquée entre les Tartares et la cour de Dresde ; mais elles étaient conçues en termes si ambigus et si généraux qu’il était difficile de démêler si le but du roi Auguste était seulement de détacher les Turcs du parti de la Suède, ou s’il voulait que le kan livrât Charles à ses Saxons en le reconduisant en Pologne[1].

Il semblait difficile d’imaginer qu’un prince aussi généreux qu’Auguste voulût, en saisissant la personne du roi de Suède, hasarder la vie de ses ambassadeurs et de trois cents gentilshommes polonais qui étaient retenus dans Andrinople comme des gages de la sûreté de Charles.

Mais, d’un autre côté, on savait que Flemming, ministre absolu d’Auguste, était très-délié et peu scrupuleux. Les outrages faits au roi-électeur par le roi de Suède semblaient rendre toute vengeance excusable, et on pouvait penser que si la cour de Dresde achetait Charles du kan de Tartares, elle pourrait acheter aisément de la cour ottomane la liberté des otages polonais.

Ces raisons furent agitées entre le roi, Muller, son chancelier privé, et Grothusen, son favori. Ils lurent et relurent les lettres, et, la malheureuse situation où ils étaient les rendant plus soupçonneux, ils se déterminèrent à croire ce qu’il y avait de plus triste.

Quelques jours après, le roi fut confirmé dans ses soupçons par le départ précipité d’un comte Sapieha, réfugié auprès de lui, qui le quitta brusquement pour aller en Pologne se jeter entre les bras d’Auguste. Dans toute autre occasion, Sapieha ne lui aurait paru qu’un mécontent ; mais, dans ces conjonctures délicates, il ne

  1. Les chroniques moldaves parlent d’une correspondance entre le feld-maréchal russe Shemeretoff et le kan de Crimée ou de Tartarie, que Charles XII parvint à intercepter. Par ces dépêches, le kan s’engageait à conduire Charles par la Pologne et par les endroits les plus favorables pour que les Russes pussent s’emparer facilement de sa personne. (G. A.)