Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/308

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troupes ; mais le bacha, qui ne prétendait pas que les Tartares eussent seuls l’honneur de prendre le roi, tandis qu’il serait puni peut-être de la désobéissance de ses janissaires, persuada au kan d’attendre jusqu’au lendemain.

Le bacha, de retour à Bender, assembla tous les officiers des janissaires et les plus vieux soldats ; il leur lut et leur fit voir l’ordre positif du sultan et le fetfa du mufti. Soixante des plus vieux, qui avaient des barbes blanches vénérables, et qui avaient reçu mille présents des mains du roi, proposèrent d’aller eux-mêmes le supplier de se remettre entre leurs mains, et de souffrir qu’ils lui servissent de gardes.

Le bâcha le permit ; il n’y avait point d’expédient qu’il n’eût pris, plutôt que d’être réduit à faire tuer ce prince. Ces soixante vieillards allèrent donc le lendemain matin à Varnitza, n’ayant dans leurs mains que de longs bâtons blancs, seules armes des janissaires quand ils ne vont point au combat ; car les Turcs regardent comme barbare la coutume des chrétiens de porter des épées en temps de paix, et d’entrer armés chez leurs amis et dans leurs églises.

Ils s’adressèrent au baron de Grothusen et au chancelier Muller ; ils leur dirent qu’ils venaient dans le dessein de servir de fidèles gardes au roi ; et que, s’il voulait, ils le conduiraient à Andrinople, où il pourrait parler lui-même au Grand Seigneur. Dans le temps qu’ils faisaient cette proposition, le roi lisait des lettres qui arrivaient de Constantinople, et que Fabrice, qui ne pouvait plus le voir, lui avait fait tenir secrètement par un janissaire. Elles étaient du comte Poniatowski, qui ne pouvait le servir à Bender ni à Andrinople, étant retenu à Constantinople par ordre de la Porte, depuis l’indiscrète demande des mille bourses. Il mandait au roi que les ordres du sultan pour saisir ou massacrer sa personne royale, en cas de résistance, n’étaient que trop réels ; qu’à la vérité le sultan était trompé par ses ministres, mais que plus l’empereur était trompé dans cette affaire, plus il voulait être obéi ; qu’il fallait céder au temps et plier sous la nécessité ; qu’il prenait la liberté de lui conseiller de tout tenter auprès des ministres par la voie des négociations ; de ne point mettre de l’inflexibilité où il ne fallait que de la douceur, et d’attendre de la politique et du temps le remède à un mal que la violence aigrirait sans ressource.

Mais ni les propositions de ces vieux janissaires, ni les lettres de Poniatowski, ne purent donner seulement au roi l’idée qu’il pouvait fléchir sans déshonneur. Il aimait mieux mourir de la main des Turcs que d’être en quelque sorte leur prisonnier : il