Page:Voltaire - Œuvres complètes Garnier tome16.djvu/330

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maître de la poste, et lui montrant le roi de Suède : « Cet homme, lui dit-il, est mon cousin ; nous voyageons ensemble pour la même affaire ; il voit que je suis malade, et ne veut pas seulement m’attendre trois heures ; donnez-lui, je vous prie, le plus méchant cheval de votre écurie, et cherchez-moi quelque chaise ou quelque chariot de poste. »

Il mit deux ducats dans la main du maître de la poste, qui satisfit exactement à toutes ses demandes. On donna au roi un cheval rétif et boiteux : ce monarque partit seul à dix heures du soir dans cet équipage, au milieu d’une nuit noire, avec le vent, la neige et la pluie. Son compagnon de voyage, après avoir dormi quelques heures, se mit en route dans un chariot traîné par de forts chevaux. À quelques milles, il rencontra, au point du jour, le roi de Suède, qui, ne pouvant plus faire marcher sa monture, s’en allait de son pied gagner la poste prochaine.

Il fut forcé de se mettre sur le chariot de During ; il dormit sur de la paille. Ensuite ils continuèrent leur route, courant à cheval le jour, et dormant sur une charrette la nuit, sans s’arrêter en aucun lieu.

Après seize jours de course, non sans danger d’être arrêtés plus d’une fois, ils arrivèrent enfin, le 21 novembre de l’année 1714, aux portes de la ville de Stralsund, à une heure après minuit.

Le roi cria à la sentinelle qu’il était un courrier dépêché de Turquie par le roi de Suède ; qu’il fallait qu’on le fît parler dans le moment au général Düker, gouverneur de la place. La sentinelle répondit qu’il était tard, que le gouverneur était couché, et qu’il fallait attendre le point du jour.

Le roi répliqua qu’il venait pour des affaires importantes, et leur déclara que s’ils n’allaient pas réveiller le gouverneur sans délai, ils seraient tous punis le lendemain matin. Un sergent alla enfin réveiller le gouverneur. Düker s’imagina que c’était peut-être un des généraux du roi de Suède : on fit ouvrir les portes ; on introduisit ce courrier dans sa chambre.

Düker, à moitié endormi, lui demanda des nouvelles du roi de Suède ; le roi, le prenant par le bras : « Hé quoi ! dit-il, Düker, mes plus fidèles sujets m’ont-ils oublié[1] ? » Le général reconnut le roi : il ne pouvait croire ses yeux ; il se jette en bas du lit, embrasse les genoux de son maître en versant des larmes de joie. La nouvelle en fut répandue à l’instant dans la ville, tout le

  1. Comparez l’arrivée de Napoléon à Varsovie, dans l’Histoire que de Pradt a faite de son ambassade en 1812. (G. A.)